TFM - TRAITÉS FRANÇAIS SUR LA MUSIQUE

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Author: Rieux, Jean Serré de
Title: Les dons des enfans de latone: la musique et la chasse du cerf
Source: Les dons des enfans de latone: la musique et la chasse du cerf. Poëmes dédiés au Roy (Paris: Pierre Prault, Jean Desaint, Jacques Gurrin, 1734).
Graphics: RIEDON 01GF-RIEDON 04GF

[-iij-] LES DONS DES ENFANS DE LATONE: LA MUSIQUE ET LA CHASSE DU CERF. Poëmes dédiés au Roy.

A PARIS.

Chés

Pierre Prault, Quay de Gêvres, au Paradis.

Jean Desaint, ruë de Saint Jean-de-Beauvais.

Jacques Gurrin, Quay des Augustins.

M. DCC. XXXIV.

AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE DU ROY.

[-v-] AU ROY.

DIgne présent des Dieux, doux fruit de leur largesse,

Grand Roy, dont la bonté, la grace, la sagesse,

Enchantent des François les regards et le coeur,

Pendant que ton Nom vôle et seme la terreur,

Avant d'entrer au char que t'aprête Bellone,

Reçoi les Dons flateurs des Enfans de Latone.

[-vj-] Déjà leurs tendres soins ont veillé sur tes jours,

Et de tes premiers ans ont embelli le cours:

Diane, du repos ennemie invincible,

Rendit aux passions ton ame inaccessible,

Elle t'offrit des Jeux aux Heros destinés,

Repoussa loin de Toi les traits effeminés;

Et dans l'âge où les sens excitent tant d'orages,

Garentit ta vertu du plus grand des naufrages.

Les plaisirs que son art étale dans ta Cour,

Ont marqué les progrès que tu fis chaque jour.

La Déesse n'a plus de secrets à t'apprendre:

De ses sçavantes loix interprête encor tendre,

Tu rends des jugemens sages et raisonnés,

Que n'oseroient porter des Veneurs. surannés;

Et les prix amusans d'une douce victoire,

Te retracent les traits de la solide gloire:

[-vij-] C'est elle qui t'enflame et qui force ton bras

D'aller porter la guerre en différens climats,

Pour maintenir les droits d'un peuple qu'on opprime,

Quand il appelle un Roy d'une voix unanime.

Mais que ne dois-tu pas au zéle d'Apollon?

Est-il quelque détour dans le sacré Vallon,

Où de ses feux féconds la lumineuse trace

N'ait ouvert à tes yeux les trésors du Parnasse?

Un Guide que ce Dieu lui-même t'a donné,

Dans le champ des beaux Arts long-tems t'a promené;

Il porta devant Toi le flambeau qui t'éclaire,

Ta sagesse est son bien, ta gloire est son salaire.

Sans doute dans le cours de ses doctes leçons,

Il ne fit point entrer la Science des Sons;

Phoebus se reservoit le droit de t'en instruire:

[-viij-] Ecoute les accens que vient t'offrir sa Lyre;

D'une Muse empressée il soûtient les efforts,

Pour t'annoncer les Loix de ses divins accords.

De deux Divinités comble donc l'espérance,

Si Diane est pour Toy digne de préférence,

Que quelquefois la Frere aux travaux de sa Soeur,

Fasse des tendres Sons succeder la douceur.

Leur objet est le même, et, toûjours légitime,

A l'abry des remords, loin des sentiers du crime,

Excite sans fureur de généreux transports,

Ou de l'ame sensible anime les ressorts.

[-ix-] PRÉFACE.

L'Accueil favorable dont quelques personnes ont honoré un Poëme sur la Musique en forme d'Epître, qui parut en 1714. édition de Hollande et ensuite de Lyon, m'a engagé à le revoir avec plus d'exactitude, et à lui procurer, autant qu'il étoit en moi, une nouvelle grace. Ce Poëme contient une Dissertation sur le progrès de la Musique, soit en France, soit in Italie, depuis un siecle ou environ: il met dans la balance les Opera des deux Nations; il porte une décision sur le mérite des différens auteurs, et propose le moyen de les réünir dans le véritable point du bon goût, qui doit être le principal objet de la Musique. J'ai cru que pour rendre cet Ouvrage complet, il falloit reprendre la matiere de plus loin, remonter [-x-] à la source, établir les Principes du Chant, les Regles de la Composition en abregé, la Formation des divers Instrumens, l'Origine des Spectacles en Musique, et conduire enfin la connoissance jusqu'à l'époque où l'Epître, qui a déjà paru, a commencé son histoire.

Dans ce dessein l'on ne pouvoit refuser à Apollon l'Invention d'un Art que tous les siecles lui ont accordée. Cette idée fournissoit une action dans laquelle les Divinités connuës entrent naturellement, sans qu'on soit obligé de personnifier des attributs qui répugnent même dans la Peinture, quand ils ne sont pas autorisés par la Fable. Pan, l'Amour, Pallas, les Syrenes sembloient s'offrir d'elles-mêmes à relever l'action d'Apollon, et à la seconder dans l'Etablissement du Spectacle en Musique.

[-xj-] Je dois la premiere pensée de cet Ouvrage à un petit Poëme Latin composé il y a vingt ans par une personne distinguée par ses talens. L'idée m'en a paru heureuse, et j'ai cru pouvoir l'étendre pour parvenir au but que je me suis proposé, d'expliquer d'une maniere fabuleuse la Science des Sons et l'Origine d'un Spectacle, que presque toutes les Muses à la fois s'empressent de rendre aussi amusant que magnifique.

Le Poëme est divisé en quatre Chants. On verra dans le premier la Formation de la Voix, la maniere dont l'oreille la reçoit, et tous les principaux Elemens de la Musique enseignés par Apollon. On ne peut s'empêcher d'avoüer que ce Chant a plus coûté que les autres par la nécessité qu'on s'est imposée de développer avec netteté et précision les Principes du Chant et quelques [-xij-] Regles de la Composition. Je me trouverai heureux si je parviens à me faire entendre des véritables Connoisseurs. Le secours des Remarques instruira suffisamment ceux dont la connoissance est moins étenduë. A l'égard des autres personnes qui n'ont aucune teinture des termes de l'Harmonie, elles auront à essuyer une cinquantaine de Vers dont les expressions indispensables les pourront effrayer; mais on se flate qu'elles trouveront dans les trois autres Chants des idées plus familieres et plus connuës de tout le monde.

ERRATA.

Page 16. Vers 1. l'envie, lisez l'envi.

Page 68. 1. ligne des Notes. Lambert, lisez Cambert.

Page 70. Idem.

Page 154. ligne 14. Italiques, ajoutez et Majuscules.

[-xv-] APOLLON, OU L'ORIGINE DES SPECTACLES EN MUSIQUE,

POEME.

Premiere Partie.

[-1-] APOLLON, OU L'ORIGINE DES SPECTACLES EN MUSIQUE,

POEME.

CHANT PREMIER.

JE chante l'art des sons, et le divin Génie

Qui daigna sur la terre apporter l'Harmonie,

Et qui par un concours de flexibles ressorts;

Du Concert Dramatique étala les trésors.

[-2-] Favorise, Apollon, le zele qui m'anime;

Daigne accepter encor l'hommage de ma rime;

Toi qui donnas la voix aux corps inanimés,

Seconde des transports pour ta gloire allumés:

Sans le secours puissant d'une force suprême,

Puis-je tracer tes loix, et te peindre toi-même?

Viens conduire les traits d'un timide pinceau,

Et du plus beau des Arts fais briller le tableau.

Dans l'instant fortuné de cette heure premiere,

Où pour voir du Soleil la naissante lumiere,

Pour contempler le ciel, et la terre, et les mers,

Et du monde créé les miracles divers,

L'homme eut reçû des Dieux auteurs de la nature

De l'oeil qui le conduit l'admirable parure,

De la parole encor il en obtint le don,

[-3-] Et l'art ingénieux d'en varier le ton.

Des organes placés sous un canal sonore

Furent les instrumens qui la firent éclore:

L'air dans un sein fécond est à peine reçû,

Que le son aussitôt repoussé que conçû,

D'un flexible gosier s'ouvrant la trace humide,

Se fait entendre au gré du soufle qui le guide.

Des muscles, des tendons au passage attachés,

En bordent les contours plus ou moins relâchés;

S'ils se serrent, le son avec éclat se lance;

S'ils s'ouvrent, il grossit: de cette différence,

Du Grave ou de l'Aigu naît le genre opposé;

Entr'eux se forme encore un ordre composé,

Dont les accens suivis, s'élevent, ou descendent,

Se détachent par bonds, voltigent, ou s'étendent.

Pour l'homme c'étoit peu de parler et de voir,

[-4-] Si de s'oüir soi-même il n'eût eu le pouvoir:

Ainsi qu'aux champs de Mars la tymbale bruyante

Est insensible aux tons qu'elle-même elle enfante,

Les sons dont la douceur peut enchaîner l'ennui,

Inutiles trésors, étoient perdus pour lui.

Mais à sa tête enfin la mere des merveilles

En figure de conque attacha deux oreilles:

Oeuvre de la Nature et sublime et profond!

C'est ici le prodige où l'esprit se confond:

Trois osselets legers que cet étui renferme,

L'un par l'autre frappés, trouvent un nerf pour terme.

Sitôt que pénétrant ces tortueux détours,

La voix jusques au fond a prolongé son cours,

Du même mouvement dont elle fut poussée,

Elle heurte des os la suite compassée.

Le premier sous la forme et le nom d'un marteau,

[-5-] N'est pas plûtôt frapé d'un froissement nouveau,

Qu'il le rend à l'instant dans le même volume,

Au second qui le suit, et qui lui sert d'enclume.

Cette enclume à son tour fait fremir son soutien:

Là le nerf attaché par un leger lien.

De cette impulsion sentant la violence,

Du son dans le cerveau porte la connoissance;

Qui telle qu'en une voute ou d'yvoire ou d'airain,

Retentit, et des voix forme l'écho certain.

De l'oüie, et du son quel que fût l'avantage,

Du chant aux premiers tems on connut peu l'usage;

La Mélodie encor ne perçoit point les airs,

Lorsqu'Apollon sensible au bien de l'univers,

Irrité de la voir trop long-tems ignorée,

Pour l'enseigner sortit de la voute azurée.

[-6-] Il descend où l'Amprhise étend ses claires eaux;

Doux azile où d'Admete il garda les troupeaux.

Là sous un ciel serein, de feuillage en feuillage,

Les oyseaux voltigeant accordoient leur ramage.

Les bergers attirés par un charme si doux,

De ce bruyant concert admirateurs jaloux,

Osoient faire au destin une injuste querelle,

De les priver d'un bien dont joüit Philomele.

Cessez, leur dit Phoebus, ces regrets envieux:

Quoi! vous sied-il, Bergers, de vous plaindre des Dieux?

Le tendre Rossignol dans son brillant délire,

Entre tous les oyseaux mérite qu'on l'admire:

De sa legere voix il sçait en cent façons,

Enfler, diminuer, et déguiser les sons;

Il l'éleve, l'abbaise, ou la tient en balance,

La brise par les coups d'une égale Cadence,

[-7-] Semble exprimer les feux dont son coeur est épris.

Mais sur lui doutez-vous de remporter le prix?

Ah! cessez d'ignorer la douceur infinie,

Qu'à la voix cultivée adjoute l'harmonie;

Ecoutez-moi: je vais découvrir à vos yeux

Les mysteres d'un art inventé pour les Dieux.

Sur l'espace prescrit de cinq lignes égales,

Sont étendus huit sons, montant sept intervales,

Qui connus sous des noms à l'art seul consacrez,

De l'Echelle Harmonique (a) étalent les dégrez.

Les Notes (b) qui plus loin transgressent cette enclave,

Echos des mêmes sons, en repliquent l'Octave.

Les sons (c) également ne sont pas divisés;

Deux Semi-tons entr'eux furent interposés;

La Tierce qui du ton maîtrise la Cadence,

[-8-] Sous deux Modes (d) divers en offre l'ordonnance.

Le son peut s'affoiblir ou peut être haussé:

Près du flanc de la Note (e) un Diéze placé

D'un Semi-ton l'éleve, ainsi que la rabaisse

Le languissant B mol qui l'annonce et la presse.

Tel qu'un timon guidé par une docte main,

Trace au vaisseau flottant son humide chemin;

Telles on voit trois Clefs ouvrir dans la Musique,

Par quatre endroits divers la route Mélodique.

En tête (f) de la ligne elles doivent s'asseoir,

Et réglant de la voix la marche et le pouvoir,

Par un ordre certain déterminent les traces

Des Tailles, des Dessus, Hautes-contres et Basses.

A quinze sons au plus leur cours est limité;

La voix perd au de-là, sa force et sa beauté.

[-9-] Gardez-vous de penser qu'errant à l'avanture,

Les sons doivent marcher sans regle, sans mesure;

Les pas en sont comptés; les divers mouvemens

S'asservissent aux loix (g) de deux ou de trois tems.

Les signes composés, sans en changer l'espece,

Ne servent qu'à marquer le dégré de vitesse.

Chaque Note (h) avec soi presente sa valeur:

Deux Blanches de la Ronde égalent la lenteur;

Deux Noires et la Blanche occupent même place:

Par deux Croches la Noire à son tour se remplace:

La Croche sur deux parts répand encore son poids:

La Note (i) même absente, a sa parque et ses droits.

La Pause, le Soupir, le Point et le Silence

Son pesés avec elle, et mis dans la balance.

Parcourez, il est tems, les accens mesurés,

[-10-] Interrompez, montez, descendez les dégrés:

Heurtez contr'eux le son d'une basse immobile:

Leur choc (k) est un accord ou plus ou moins facile.

Que l'oreille severe en juge sainement;

Si l'intervale plaît et frape finement,

Donnez à cet accent le nom de Consonance;

S'il blesse, ou s'il est dur, c'est une Dissonance.

Octave, Tierce, Quinte, (l) unissez vos attraits:

Osez seules briller dans les accords parfaits.

Douce Tierce, du Mode arbitre et Médiante,

Votre Corde (m) jamais ne sera trop fréquente;

Vos Compagnes envain usurperoient vos droits;

Avec peine de suite on les entend deux fois.

La Sixte de la Tierce (n) emprunte l'avantage;

La Quarte (o) de son sort incertaine, et volage,

Dépend de ses rapports, Consonante à demi,

[-11-] Et déserte souvent dans le camp ennemi.

C'est dans ce lieu sauvage, où Septiéme et Seconde (p),

De leurs sons discordans ébranleroient le monde,

Si l'art amolissant leur vive dureté

N'en émoussoit les traits de fiel et d'âpreté;

Plus aigres que l'acier que la fournaise allume,

Quand par des coups aigus il sonne sous l'enclume,

Cependant, des accords que vous voulez unir,

Ne croyez (q) pas, Bergers, qu'on les doive bannir:

Ainsi que par le miel l'absinte en adoucie,

Avec le dur accent le son doux s'associe;

Par les justes accords les faux tons temperés,

Sauvés avec adresse, avec art preparés,

Prêtent un riche éclat à l'ouvrage harmonique,

Et répandent sur lui le feu du sel attique.

[-12-] Mais c'est trop vous en dire, et plus que je ne veux;

Aux Modes naturels il faut fixer vos voeux: *

Ne portez pas plus loin vos soins ni votre vûë,

Par des sons dissonans, vôtre ame trop émüe,

Contre son innocence et contre sa raison,

Y trouveroit peut-être un dangereux poison;

Les Dieux seuls à leur gré vertueux, invincibles,

Se reservent pour eux ces délices sensibles.

Chantez, qui vous arrête? et que vos airs nouveaux

Fassent mourir de honte ou taire les oyseaux;

La Nature à leurs chants a prescrit des limites;

Les vôtres seuls jamais n'ont de bornes prescrites.

Aux differens sujets docile à se prêter,

Il n'est rien que le son n'ait le droit d'imiter;

[-13-] Des sentimens divers l'organe et l'interprete,

Il révele du coeur l'impression secrete.

Mais ne vous trompez pas; il ne sied pas à tous

De faire de la voix un usage si doux;

Il en est dont la langue au palais enchaînée,

Sous des liens épais paroît emprisonnée;

D'autres dont la voix rauque et l'aride gozier,

Rebelles à tous sons ne peuvent se plier;

Dont le défaut d'haleine énerve la Cadence;

La Nature à jamais leur impose silence.

Ce don n'est reservé qu'aux mortels dont le sein

Exhale sans effort un soufle libre et sain;

Dont le flanc ferme enfante une voix nette et claire:

Qu'ils chantent: que de l'art ils creusent le mystere.

Il suffit: je vous laisse; assez par ces leçons

Des Modes naturels vous connoîtrez les sons.

[-1-] Remarques sur la musique.

(a) De l'Echelle Harmonique étalent les Degrés.

Les huit tons dont le dernier n'est que la repetition du premier, et qui composent l'Echelle de la Musique qu'on appelle Octave, se nomment Ut, Re, Mi, Fa, Sol, La, Si, Ut, soit en montant, soit en descendant.

Exemple.

[Rieux, Les Dons, 1; text: ut, re, mi, fa, sol, la, si] [RIEDON 01GF]

(b) Les Notes qui plus loin transgresse cette Enclave.

L'Etendue de la voix n'est ordinairement que de 14 or 15 tons. Les Instruments peuvent avoir 2, 3, ou 4, Octaves, mais elles ne sont toutes que la repetition de la premiere Octave, portent les mêmes noms et sons vulgairement apellées des repliques

[-2-] (c) Les Tons egalement ne sont pas divisés.

Dans le cours de l'Octave, il se trouve toujours deux semitons ainsi qu'il parôit dans l'Octave d'Ut cy dessus. Scavoir du Mi au fa et du Si a l'Ut marqués de Noir dans l'Exemple, les autres s'apellent Tons complets.

(d) Sous deux modes divers en offre l'Ordonnance

La conduite d'un chant se reduit sous deux modes, l'un majeur et l'autre mineur, le mode majeur se reconnôit par la tierce composée de deux tons et qu'on nomme majeur: Et le mode mineur par la tierce mineure qui ne comprend qu'un ton et un semiton. Le ton de C Sol Ut est le modele du mode majeur, et le ton de D La re du mode mineur.

[-3-] (e) Prés du flanc de la Notte un diéze placé.

Il y a trois signes de mutation de son, sçavoir le Dieze ainsi marqué [x] qui éleve la Note qu'il precede d'un semiton, le B mol ainsi marqué [rob], qui la baisse d'un pareil Semiton, et le b quarré qui par cette marque [sqb] met la Note dans son etat naturel.

(f) En tête de la ligne elles doivent s'asseoir.

Les trois Clefs sont des signes qui posés au commencement des lignes déterminent l'ordre de l'Echelle, par raport aux voix et aux differens Instrumens. La premiere s'appelle C Sol ut, et se peut mettre sur 4. Lignes a commencer par en bas, la seconde G re Sol se pose sur la premiere et seconde ligne, et la troisieme [-4-] F, ut, fa et se peut mettre sur la troisieme et Quatrieme Lignes.

Exemple

[Rieux, Les Dons, 4; text: Clef de C Sol ut, de G re sol, D <..>t fa, Positions de dessus, de haute contre, de Taille, de Basse.] [RIEDON 01GF]

(g) S'asservissent aux Loix de deux ou de trois tems.

Quoy qu'il paroisse dans la musique quantité de mesures, elles se reduisent toutes a celles de 2 ou de 3 tems et n'ont eté imaginées que pour marquer plus précisement le degré de vitesse ou de lenteur; les signes en sont simples où composés. Les Signes simples sont le [C], le [Cdim] barré et le [-5-] chiffre 2: ils marquent la mesure a deux tems: et le chiffre 3. marque celle a trois tems.

Les signes composés ont deux chiffres l'un sur l'autre, Sçavoir le 2/4 et le 2/8 pour la mesure de deux tems et le 3/2 3/4 3/8 6/2 6/4 6/8 12/8 representent la mesure a 3 tems.

(h) Chaque note avec soy presente sa Valeur.

Les Notes se divisent en ronde, blanche, noire, croche, double croche, et triple croche; et une ronde vaut 2: blanches une blanche 2 noires une noire 2 croches la croche 2 doubles croches et ainsy du reste.

Exemple

[Rieux, Les Dons, 5; text: ronde, blanche, noires, Croches] [RIEDON 01GF]

[-6-] [Rieux, Les Dons, 6,1; text: doubles Croches] [RIEDON 01GF]

(i) La Note même absente a sa marque et ses droits

L'absence de la note cause un silence, ce silence se marque par une mesure ou pause, ou demie pause; un soupir vaut une noire un demi soupir vaut une Croche, un quart de Soupir vaut une double croche et cetera

La mesure se marque par une barre perpendiculaire.

Exemple

[Rieux, Les Dons, 6,2; text: Baton de 4 pauses, 2, d'une, demie, demi Soupir, quart de, point.] [RIEDON 02GF]

[-7-] Le point vaut la moitié de la note qui le precede.

(k) Leur choc est un accord ou plus ou moins facile.

Tous les accords qui entrent dans la Composition de l'harmonie ordinaire sont majeurs ou mineurs et sont nommés et placés de la maniere suivante.

Exemple.

[Rieux, Les Dons, 7; text: seconde majeure, mineure, tierce, quarte naturelle, <.> juste, sixte, septieme, octave, unison] [RIEDON 02GF]

(l) Octave, tierce, et quinte, unissez vos attraits.

La Tierce, La quinte, et l'Octave composent [-8-] l'accord parfait, la tierce est appelleé médiante et la quinte Dominante, l'une et l'autre Determine le mode, et la tierce le rend Majeur ou Mineur.

(m) Votre corde jamais ne sera trop frequente.

On peut mettre de suite tant de tierces que l'on juge a propos: il n'en est pas de même de la Quinte elle ne peut estre répetée que par mouvement contraire: a legard de l'Octave dans aucun cas elle ne peut l'estre.

(n) La Sixte de la Tierce emprunte l'auantage.

Elle represente quasi la tierce, est comme elle majeure ou mineure et se place de Suite.

(o) La Quarte de son sort incertaine et volage.

[-9-] La Quarte est mixte; elle peut êstre consonante par raport aux parties superieures, et Dissonante par raport a la Basse.

(p) C'est dans ce lieu sauvage ou Septieme ou Seconde.

La septieme, ou seconde sont deux Dissonantes qui font un grand effet dans l'harmonie quand elles sont prepareés et Sauveés.

(q) Ne croyez pas bergers qu'on les doive bannir.

La Composition a deux objets sçavoir la modulation et l'harmonie. La modulation est l'art de composer un chant dans un mode ou octave, et après l'avoir fait passer successivement dans diverses octaves par le secours de la note sensible, de le faire retomber dans [-10-] la finale du mode par lequel la modulation a commencé.

Il y a deux especes de modes, l'un majeur, l'autre mineur. La tierce majeure qui est composée de deux tons comme de l'Ut au Mi rend le mode Majeur: La tierce Mineure, qui n'a qu'un ton et un semiton comme du Re au Fa, rend le mode Mineur, et ainsy des autres tons qui se rapportent tous a ces deux là.

Mais comme un chant ne seroit point assez varié s'il ne sortoit jamais de C Sol Ut, ou de D La re et du meme mode, il est permis de passer dans une autre Octave ou Majeure ou Mineure, ce passage se fait par le moyen d'un Dieze extraordinaire, au mode où l'on [-11-] compose, lequel Dieze deviens une note sensible qui conduit necessairement le chant dans le Semi ton audessus de luy, et ce Semi ton sera la nouvelle Octave où entre le chant, ainsy par exemple si en modulant en C Sol Ut on fait entrer dans le chant un Fa [x] qui ne se trouve pas ordinairement dans l'Octave d'Ut. Ce Fa [x] fera quitter la modulation d'Ut pour entrer dans le mode de Sol qui est le Semi ton audessus du Fa et ainsy de touts les autres tons majeurs où mineurs où le Chant peut passer successivement

L'Harmonie est l'art qui enseigne a placer des accords sur ce Chant modulé dans les differentes Octaves, soit pour les voix soit [-12-] pour les Instrumens, ou en les faisant servir d'accompagnement au Chant par les Instruments harmoniques comme le Clavecin le teorbe et autres.

Or il y a une Regle certaine pour placer les acords (a quelques exceptions prés que l'usage seul apprend) Elle consiste a sçavoir ceux qui conuiennent a chaque note de l'Octave dans la quelle le Chant module. soit en montant soit en descendant, et soit que le mode soit majeur ou mineur; les deux exemples des modes d'Ut et de celuy de Re qu'on voit cy dessous serviront de modele pour tous les autres modes majeurs ou mineurs qu'on peut trouver [-13-] dans la musique.

La seule difficulté dans la pratique est de sentir en accompagnant quand on sort d'un mode pour entrer dans un autre afin d'apliquer la regle a la nouvelle octave; c'est la note sensible qui en fera appercevoir par le premier Dieze extraordinaire qui se presentera dans le Chant, dans la Basse continüe, ou dans les chiffres de l'accompagnement.

[-14-] Regle de l'Octave

Example du Mode Majeur

[Rieux, Les Dons, 14; text: 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, Exemple du Mode Mineur] [RIEDON 02GF]

[-15-] APOLLON, OU L'ORIGINE DES SPECTACLES EN MUSIQUE,

POEME.

CHANT SECOND.

TEls que dans le Primtems les oyseaux amoureux,

Enflamés de désirs, enyvrés de leurs feux,

Par les chants les plus doux qu'inspire l'allegresse,

[-16-] Disputent à l'envie le prix de la tendresse;

Tels les Bergers épris des harmoniques sons,

De Phoebus nuit et jour répétant les leçons,

Par des vers consacrés à la reconnoissance,

Célébroient de ce Dieu la gloire et la science.

Ces exemples passant jusques dans les cités,

Et des Grands et des Rois sont bientôt imités.

La diversité même et du sexe et de l'âge,

Ne sert qu'à redoubler un plus constant hommage.

Minerve sans dépit ne peut voir les mortels

Quitter pour Apollon son culte et ses autels.

Elle descend des Cieux, et la Déesse austere

Laisse échaper ces mots dictés par la colere:

Quoi donc on m'abandonne! et mes dons et les arts

N'ont-ils pas mérité de plus justes égards?

Sous l'écorce d'un Pin, sous des feuilles legeres,

[-17-] L'homme de froid cuisant ressentoit les miseres,

Je l'ai vêtu; pour lui, mes soins ont révelé

L'art de tramer le lin, après l'avoir filé.

Il erroit dans les champs, sans abri, sans azyles;

Je lui donnai des toits, je lui bâtis des villes:

Un aliment sauvage affoiblissoit son corps,

De la terre pour lui j'ouvris tous les tresors.

Mais qu'a produit enfin ma faveur épuisée?

Phoebus a tout l'encens, Minerve est méprisée....

Par hazard la Déesse apperçoit des roseaux,

Qui d'un ruisseau voisin bordoient les claires eaux:

Le murmure qu'entr'eux excite le Zephire,

Par un nouvel espoir et la flatte et l'attire;

Bannissons les ennuis qui venoient me presser:

Ah! dit-elle, Phoebus, il faut te surpasser.

Tu reglas, il est vrai, la voix déjà formée,

[-18-] Je vais faire chanter la plainte inanimée.....

Elle dit, et soudain le docile roseau

Devient entre ses doits un chef-d'oeuvre nouveau;

Elle l'applique aux bords de ses levres vermeilles;

Il en sort mille sons qui charment les oreilles.

Ce plaisir dura peu: le paisible ruisseau

A peine eut retracé son image dans l'eau,

Qu'un trouble la faisit; ses regards plus timides

Lui font voir à regret son front chargé de rides,

De ses sourcils froncés les cercles ravalés,

Ses traits nobles et doux par le soufle gonflés;

Elle en rougit de honte, et quittant le rivage,

Abandonne aux mortels le fruit de son ouvrage.

Cependant au travets des feüillages épais,

Les sons avoient percé jusqu'au Dieu des forêts:

[-19-] Pan se leve, et surpris se hâte de se rendre

Vers le lieu d'où le son vient de se faire entendre.

Au milieu du débris de cent roseaux épars,

Sur le nouvel ouvrage il jette ses regards:

Le canal qui le perce également concave,

Sous l'empire des mains y tient le son esclave.

Sa tête s'extenuë en courbe finissant;

L'autre bout évasé s'ouvre en s'arondissant.

Sept trous dans un long ordre arrangés par mesure,

Divisent de ce corps l'harmonique figure.

Le premier plus ouvert, des autres détaché (*)

Rend tout l'air qu'il reçoit et n'est jamais bouché.

A ce tendre roseau le Dieu de l'Arcadie

Applique tout à coup une levre hardie;

Du Lyrique talent la gloire le saisit:

[-20-] (Sa beauté ne doit point en souffrir de dépit)

Qu'a-t-il à perdre? helas! sa crainte seroit vaine.

Il prélude, et du bruit qu'enfante son haleine,

Lui-même est enchanté. Déjà ses doigts legers,

Ou levés, ou baissés, forment des sons divers:

De l'Echelle à loisir il sonde l'étenduë

Dans le cahos des sons vainement confonduë.

Sans peine du ton sombre il distingue l'aigu.

Lorsque par le toucher exact et contigu

Tout passage est fermé, le ton se rend plus grave;

S'il s'ouvre, le son brille; ou s'éleve à l'octave

Si la pince du pouce au dessous replié

Coupe à son orifice une juste moitié.

Dans les positions qu'il invente, étudie,

Pan découvre des traits de simple Melodie.

Au doigt tremblant le son commence de trembler.

[-21-] Sur le degré de vent promptes à se regler,

Ses mains du mouvement suivent la loi fidelle.

Il module avec art une chanson nouvelle:

Non content de l'apprendre aux Echos des forêts,

Il en veut dans les champs étaler les attraits.

A l'éclat de ses sons les timides bergeres,

Les Faunes, les Sylvains, et les Nymphes legeres

Volent autour de lui, le suivent en tout lieux,

Et forment en dansant un cercle gracieux.

L'émail de mille fleurs sous leurs pas se déploie,

Et la terre paroît en tressaillir de joie.

Mais tandis qu'élevé dans son char lumineux

Phoebus sur l'Univers va répandre ses feux,

Il porte ses regards sur la troupe brillante,

Qui livrée aux transports d'une joie éclatante,

[-22-] De Pan qu'elle environne adore les concerts.

Il en rit, son dédain éclate dans les airs

Par ce discours piquant que le mépris inspire.

Chef-d'oeuvre incomparable et digne qu'on l'admire!

De s'énerver le sein, pour n'avoir que le fruit

De tirer des roseaux un sombre et foible bruit;

Donnons la voix aux Nerfs, et que le bois raisonne.

Il dit. Et le laurier qu'un nouvel art façonne,

D'un instrument nouveau (*) prend la forme soudain.

Deux tables de ce bois qu'à refendu sa main,

Répondent l'une à l'autre; et leur mesure égale

A la vûë offriroit l'image d'un ovale,

Si le trait transversal de deux ceintres rentrans

De son juste milieu ne recourboit les flancs.

Un support à l'entour regne et suit leur figure,

Les lie étroitement d'une forte soudure,

[-23-] Et de trois corps distincts ne forme plus qu'un corps.

Par un double sentier l'air s'échape au dehors;

Sur la superficie il se fait une route,

Et chaque table exprès en arcade se voute

Pour lui servir d'hospice, et du sonore accent

Etablir dans son sein le principe naissant.

De ce corps il s'éleve un long col, dont le faite

D'une Divinité représente la tête,

Par un docte cyseau réparée (*) avec soin.

Son colier de rubis jette des feux au loin,

Et les Clefs d'or massif des deux côtés placées,

Y brillent par l'éclat des pierres enchassées.

Quatre Nerfs que Latone elle-même a filés

Inégaux en grosseur, par degré redoublés,

Se roulent sur leurs Clefs, dociles à s'étendre,

Et prompts à se prêter au son qu'ils doivent rendre.

[-24-] Ils sont sur un Copeau (*) legerement portés,

Et plus bas par un noeud sur la queuë arrêtés.

Pour embellir encor ce meveilleux ouvrage,

D'olive et de parfums y mêlant l'assemblage,

Il prend soin d'y verser un baume précieux (+)

Qui prête un nouveau lustre à l'éclat radieux

De ce Dieu bienfaisant, source de la lumiere.

Un Archet manque encor, dont une main altiere

Puisse émouvoir les Nerfs: Qu'il naisse du laurier,

Dit Phoebus; que Pegaze accoure y déployer

De son col argenté l'étincelante soie,

Rien ne l'arrête plus. Le Dieu comblé de joie,

Porte sur ce chef-d'oeuvre une legere main.

Aux premiers mouvemens de son Archet divin,

Les coeurs sont enchantés, les neuf Soeurs s'attendrissent,

[-25-] La nature s'émeut, et les forêts frémissent.

Ces sons passent déjà jusqu'aux Beotiens;

Volent de la Phocide aux bords Corinthiens;

Percent l'immensité des demeures suprêmes,

Et vont dans l'Empirée étonner les Dieux mêmes.

Tout-à-coup le Ciel s'ouvre, un nuage doré

Porte le Dieu tonnant de sa gloire entouré;

Toute sa cour le suit dans les airs suspenduë,

Et prête à ce prodige une oreille assiduë.

Quel ouvrage, dit-il, fut plus ingénieux!

La matiere se meut et s'anime à nos yeux!

Un insensible Nerf dont la douceur enchante,

Imite sous les doigts la voix la plus touchante.

L'attitude du Dieu le ravit, le surprend;

Tous admirent son air majestueux et grand;

Et comment d'une main l'audace foudroyante

[-26-] Ebranle sous l'Archet la Corde résonnante,

Tandis que répondant à ses heureux efforts,

L'autre presse, modere, enfante les accords.

Sous un nuage épais le tyran de Cythere

L'Amour dormoit panché sur le sein de sa mere:

A ce bruit il s'éveille, et dessillant ses yeux,

Va porter de plus près ses regards curieux.

Phoebus impatient souffre à regret sa vûë;

Il connoit d'un enfant la main peu retenuë;

Il le fuit; mais envain: l'Amour pose cent fois

Sur les Nerfs résonnans ses témeraires doigts;

Il interrompt le cours des divines Cadences;

L'accable imprudemment d'importunes instances.

Phoebus alloit ceder au feu de son courroux:

L'Amour usant enfin d'artifices plus doux;

Moins vif, plus reservé, le flate, le caresse.

[-27-] Ne suis-je plus, dit-il, le Dieu de la tendresse,

Dont ton ame sensible a signalé les traits?

De ton art, Dieu puissant, apprends-moi les secrets:

Par le prix de mes feux, par ta flamme féconde,

Par les bienfaits communs dont nous comblons le monde,

Ne me refuse pas un don si précieux,

Dont le pouvoir enchante et la terre et les cieux:

Il peut contre les coeurs échapés à mes charmes,

Devenir ma ressource et mes dernieres armes.

L'Amour supplie envain; ses voeux sont superflus:

Il ne changera point les decrets de Phoebus.

La Lyre, répond-il, n'est point faite à l'usage

D'un Dieu qui des humains énerve le courage:

Elle ne doit servir qu'à chanter les Heros

Vainqueurs de la molesse, ennemis du repos,

[-28-] Dont les noms sont gravés au Temple de Memoire;

Ou qu'à chanter des Dieux les bienfaits et la gloire.

Il dit. L'Amour se tait, et se rend attentif;

Mais c'est pour se venger. Avec un oeil furtif

Il observe les Tons, la suite des Cadences,

Les Modes transposés, les fausses Dissonances:

(Mysteres jusqu'alors des mortels ignorés)

Ses perfides desseins ne sont point pénétrés.

Phoebus cesse. Les Dieux dans le céleste empire

Vont en hâte marquer une place à la Lyre.

A leur suite l'Amour ne porte point ses pas;

Il veut de son larcin étaler les appas,

S'échape, et dans les airs prend un vol plus rapide

Que l'oiseau poursuivi par le Vautour avide.

[-1-] pour la page 28

Larcin de l'Amour. Mode Majeur.

Le Modéle de Mode Majeur est le ton de C Sol ut. Il ne demande ni Diezes ni B mols au commencement de la Clef.

Tons Majeurs

Transposés par les Diezes

[Rieux, Les Dons, 1; text: C Sol ut. G re Sol. D la re. A mi la. E si mi. B fa si.] [RIEDON 03GF]

[-2-] Tons Majeurs

Transposés par les B mols.

Modéle.

[Rieux, Les Dons, 2; text: F, ut, fa, B, si, E, mi, A, la, D, re, B mol] [RIEDON 03GF]

[-3-] Mode Mineur.

Le Modele du Mode Mineur est A mi la.

Il ne demande ny Diezes ny B mols au commencement de la Clef.

Tons Mineurs

Transposés par les Diezes

Modele.

[Rieux, Les Dons, 3; text: A mi la. E si mi. B fa si. F ut fa. C Sol ut.] [RIEDON 04GF]

[-4-] Tons Mineurs

Transposés par les B mols

[Rieux, Les Dons, 4; text: D la re. G re sol. C Sol ut. F ut fa. B fa si. E si mi. seconde diminuée, Superflue, tierce, quarte, quinte, septieme, octave] [RIEDON 04GF]

[-29-] APOLLON, OU L'ORIGINE DES SPECTACLES EN MUSIQUE,

POEME.

CHANT TROISIÉME.

QUi pourroit échaper aux ruses de l'Amour?

Il fit plus d'une fois au brillant Dieu du Jour

Eprouver de ses traits le pouvoir invincible;

On lui résiste envain, tout lui devient possible.

[-30-] Assuré du succès, il <f>end au loin les airs,

Parcourt en un instant mille climats divers,

Et sans cesse rempli de traits de Mélodie,

Va tomber en chantant aux borde de la Lydie.

C'est là que la Pactole (*) en son lit réveré

Roule ses riches flots sur un sable doré,

Depuis que détestant une grace importune,

Mydas y déposa le poids de sa fortune.

Pan la flûte à la main chantoit le doux repos;

L'Amour sourit, l'aborde, et lui parle en ces mots:

Honneur au Dieu des Bois, qu'en ces lieux on révere:

J'abandonne les Cieux, et le sein de ma mere,

Pour marier ma voix, s'il se peut, à tes sons,

[-31-] Et faire retentir ces bords de nos chansons.

Grand Dieu! s'écria Pan, qui jamais l'eût pû croire?

Depuis quand l'art du Chant sert-il à votre gloire?

Manque-t-il à l'Amour encor quelques attraits?...

Moi! pour percer les coeurs, puis-je avoir trop detraits?

Reprit ce Dieu; Phoebus à mes desirs contraire,

Osa de ce grand art me cacher le mystere:

Je reçeus cet affront à la face des Dieux,

Quand du bruit de sa Lyre il remplissoit les Cieux;

Mais j'ai sçû m'en venger: une jalouse adresse

Malgré lui de ses sons lui ravit la finesse;

L'Amour au Dieu des Bois est prêt d'en faire part:

Des Modes réservés aux seuls maîtres de l'art

Je puis te révéler la route Cromatique. (*)

Pan écoute; l'Amour en ces termes s'explique:

[-32-] Les sons d'un pas égal ne doivent point marcher;

Trop d'uniformité cesse enfin de toucher.

Le sentier rebattu de l'Echelle ordinaire

Ne sçauroit inspirer qu'un stile plagiaire,

Où s'épuisent le goût, les sentimens et l'art.

Le Dieze ou B mol y brillent par hazard.

Apollon aux mortels en montra l'avantage;

Mais aux Tons Naturels il en borna l'usage.

Il céla des sons fiers (*) la sensibilité.

Ses secrets sans réserve aux Cieux ont éclaté:

Je l'ai vû parcourant des routes transposés (+)

Répandre sur les Tons des graces déguisées.

[-33-] A l'aide du Dieze offrir des sons perçans,

Sous les tendres B-mols emprisonner les sens,

Et par l'expression ou languissante ou vive,

Exposer sçavamment une image naïve.

Profitons à loisir d'un vol si précieux;

Que du touchant B mol l'effort victorieux

Porte dans tous les coeurs de sensibles atteintes;

Qu'il charme les ennuis, qu'il dissipe les craintes,

Et d'une amante fiere étouffant les rigueurs,

Lui fasse en sa défaite éprouver des douceurs.

Que du Dieze vif le Mode plus rapide

Allume des desirs dans une ame timide;

Excite la vengeance, et les soupçons jaloux;

De l'amant maltraité reveille le couroux;

Ou des plaisirs, des jeux, des ris et de la danse

[-34-] Fasse briller l'éclat et la magnificence.

Il dit: Pan devenu disciple de l'Amour,

Sur les Modes divers s'exerce tour à tour.

Extenüant le son de la voix ralentie,

Déjà du ton complet il fraude une partie;

Fait naître les B-mols sur les Tons différens;

Les asservit au mode, en distingue les rangs;

Ou faisant du B-quarre un usage contraire,

Rétablit le Degré qu'un B-mol sçût soustraire.

Par des Sons Diezés forme un Mode Majeur,

Et redonne à ses chants une mâle vigueur.

L'Amour à ses accens mêle sa voix touchante,

Place entre les accords la corde dissonante:

Ses airs passionnés, ses Tons, ses Mouvemens,

Developpent du coeur les secrets sentimens.

Les plaintes, les soupirs, les pleurs, et la tendresse,

[-35-] Les rapides excès de l'amoureuse yvresse,

Les doux emportemens, les mourantes langueurs,

S'y peignent à l'envi des plus vives couleurs.

Si l'ame a trop langui dans un long Pathetique,

Il la reveille au son du genre Enharmonique (*),

Excite les transports de joie et de plaisir,

Rapelle les ardeurs, ranime le desir;

Par les malins rapports d'un chimerique outrage,

Allume les soupçons de la jalouse rage;

Et sous le masque affreux d'un cruel desespoir

Dépeint ce que l'enfer invente de plus noir.

C'est ainsi que l'Amour au sein de la Lydie

Porte dans tous les coeurs le trouble et l'incendie.

De ses Tons transposés la gloire et le renom

[-36-] Du Mode Lydien (*) leur consacre le nom.

On n'entend retentir sur les bords du Meandre

Que des sons inspirés par l'ardeur la plus tendre.

Lycidas abandonne à la fureur des loups

Ses troupeaux autrefois son plaisir le plus doux;

Il n'est plus occupé que du desir de plaire:

Un feu secret le presse, il languit à le taire;

Philis qui s'effrayoit au seul nom de l'amour,

Sous le voile des Sons le prononce à son tour.

Elle chante ses loix, revere ses maximes,

Croit qu'Amour sur son coeur a des droits légitimes,

Et ce que n'a pû faire un hommage obstiné

Est le fruit imprévû d'un air passionné.

L'amant qui languissoit dans une ardeur fidelle,

Court à l'appas plus vif d'une flame nouvelle;

[-37-] Son amante irritée en brûle de courroux,

Elle cede aux fureurs de ses transports jaloux,

En Sons impétueux son désespoir s'exhale,

Elle est prête à percer le sein de sa rivale.....

Tout aime, tout soûpire, en tout âge, en tout tems;

Les jeunes coeurs plûtôt entrent dans leur printems,

Et l'on voit dans les jours de la saison glacée

Sous les rides renaître une flâme insensée.

Des Sons si séduisans, de si tendres attraits,

De l'Amour triomphant étendent les progrès;

Ils corrompent déjà les villes de la Grece:

Les peuples dans le sein d'une indigne molesse,

Enyvrés de plaisirs, sous le poids des langueurs,

De l'Asie effrenée adopterent les moeurs.

On n'y reconnut plus cette valeur guerriere,

[-38-] Qui dans les jeux de Mars franchissoit la barriere;

Sparte seule (*) fidelle à ses austeres loix,

Du dangereux Amour écoute moins la voix.

Dans les Cieux cependant la sçavante Déesse

Qui préside aux beaux arts, enfans de sa sagesse,

Ne voit qu'en frémissant les Grecs effeminés

Languir dans le repos qui les tient enchaînés;

La vigne sans culture, et la terre infertile,

Ne produire aux humains qu'une plante inutile.

Elle en gémit, soûpire, et contre cet abus

Se hâte d'implorer le secours de Phoebus.

Sur les bords verdoyans du paisible Tenare (+),

Où le laurier épais dont la terre se pare,

[-39-] Forme avec l'olivier l'ombrage concerté,

Ce Dieu fuyoit l'éclat de la divinité:

La Déesse l'aborde et lui porte sa plainte.

(Sa vaine jalousie est désormais éteinte.)

Souffrirez-vous, grand Dieu, que Pan joint à l'Amour,

Par de molles Chansons énerve chaque jour

Les mortels devenus inutiles au monde?

Est-ce ainsi qu'à vos voeux vous voulez qu'on réponde?

Servez-vous mieux d'un art par vous-même inventé,

Rappellez dans les coeurs la noble activité;

Faites revivre en eux les sentimens de gloire,

Qu'inspirent les combats, qu'enflâme la victoire;

Assûrez à vos dons un immortel honneur.....

Je vois trop de l'Amour la jalouse fureur,

Dit Phoebus, aux dépens de toute la Nature,

De mon juste refus il croit venger l'injure:

[-40-] Pour l'en punir, Déesse, agissons de concert;

D'un reméde nouveau le secours m'est offert;

A la force bientôt les coeurs vont se soûmettre,

C'est à la soeur de Mars (*) que je le veux remettre.

Le Dieu parle, commande, et d'abord à sa voix

Le dur airain s'allonge et se creuse à la fois;

Il prend et la figure et le nom de Trompette,

Et rend des Sons bruyans qu'au loin l'Echo répete.

Bellone vient, l'embouche, et court de toutes parts

Rassembler sur ses pas tous les peuples épars.

Tout cede aux sentimens que la Déesse inspire;

Il n'est plus de mortel qui d'un fatal délire,

Par de cuisans remords reconnoissant l'erreur,

Ne brûle de donner des marques de valeur.

Déjà les Lydiens sortent de leur yvresse:

[-41-] L'Amour oppose envain sa voix enchanteresse;

Les Grecs dans l'indolence, oisifs et desarmés,

Rougissent de se voir de mirrhe parfumés:

Ils quittent ces banquets où la délicatesse

D'un goût voluptueux nourrissoit la molesse;

Ils détestent l'Amour, ses feux séditieux,

Ses maximes, ses loix, ses vers licentieux;

Les seuls accens guerriers leur présentent des charmes.

Ils chantent Mars, Bellone, et parés de leurs armes,

Secondant sans dessein et Phoebus et Pallas,

Ils ne respirent plus que guerre, que combats.

Tout est changé. L'Amour ne reçoit plus de fêtes;

Il voit évanoüir ses nouvelles conquêtes;

Ses autels sont deserts. Il part, et furieux

Au défaut des mortels, va corrompre les Dieux.

Trois Soeurs par leurs beautés également fameuses,

[-42-] Du tyran séducteur éleves orgueilleuses,

Filles d'Achelous (*), seules dans l'Univers

Osent vanter encor les amoureux Concerts;

De leurs folles Chansons rien ne les peut distraire,

Avec moins d'indécence on les chante à Cythere.

Quel malheur les menace, et quel sera le fruit

Des impures leçons dont leur coeur est séduit?

[-43-] APOLLON, OU L'ORIGINE DES SPECTACLES EN MUSIQUE,

POEME.

CHANT QUATRIEME.

LE déplorable sort du Dieu de la Tendresse,

La honte qui le suit en sortant de la Grece,

Des Syrenes (*) sans cesse irritent les fureurs;

[-44-] Elles épuisent l'art de séduire les coeurs.

Phoebus avoit donné des leçons à Lysie;

Pan plaça sçavamment les doigts de Loeucosie;

Et Parthenope enfin par les soins de l'Amour,

Possedoit du beau Chant l'élegance et le tour.

De leurs divins accords redoute la puissance,

Pallas, ne tarde plus, viens, hâte ta vengeance.

Les mortels pourroient-ils resister à des yeux

Que rendent plus puissans les leçons de trois Dieux?

La Déesse connoit le péril qui la presse,

Elle observe leurs pas, elle les suit sans cesse.

Un jour que sur la mer seules, en sûreté,

Ces Nymphes se croyant en pleine liberté,

Chantoient du <f>ol amour les dangereuses flâmes,

S'applaudissoient des feux allumés dans leurs ames,

[-45-] Sans rougir hazardoient d'un Chant éffeminé

Le stile corrompu, le sens empoisonné,

Un esquis tout à coup à leurs yeux se présente,

Il porte une Inconnuë. A sa taille imposante,

A ses sourcils altiers armés d'austerité,

Les Syrenes en vain opposent leur fierté,

Leur lançant des regards où la flame étincelle,

Nymphes, Quai-je entendu? quelle audace, dit-elle,

Vous force: d'exhaler une coupable ardeur?

D'un Sexe reveré menagez mieux l'honneur:

Songez que la vertu, la pudeur, la sagesse,

Sont le plus riche éclat dont brille la jeunesse....

Eh qui vous a chargé, s'écrie une des Soeurs,

Du soin de réformer et nos chants et nos moeurs?

Fresle joüet des ans qu'a glacés la Nature,

Pour qui vous est soûmis, gardez votre censure;

[-46-] Est-ce à vous d'attenter à notre liberté?

De l'Inconnuë ainsi le conseil rébuté,

Devient des autres Soeurs la fable et la risée.

Sous un vêtemens Grec Minerve déguisée,

Change aussi-tôt de forme: une vive clarté

L'offre dans tout l'éclat de la divinité.

Ses yeux étincelans annoncent sa vengeance.

Déjà le casque en tête elle leve la lance:

La sévere Pallas ne s'arme point envain:

Elle en frape l'esquis. A l'effort de sa main

Il va, revient cent fois de la poupe à la prouë,

Plus vîte que l'éclair sur l'onde il fait la rouë,

S'enfonce, disparoît: la mer qui l'engloutit,

Des malheureuses Soeurs cache un tems le dépit.

On les revolt enfin; mais (fatale avanture!)

Déjà leur corps d'un monstre expose la figure,

[-47-] La moitié reste Nymphe, et pour fendre la mer

L'autre prend d'un poisson et l'écaille et la chair.

Dès qu'il leur est permis de revoir la lumiere,

Leur honte à son aspect se montre toute entiere.

Elles n'osent s'offrir aux regards Pallas,

La frayeur les saisit: après mille combats,

Le désespoir les force à se plonger dans l'onde,

Leur ouvre dans l'abyme une route profonde;

Et lorsque sous le poids de mille maux soufferts,

Elles ont traversé l'immensité des mers,

Elles fixent leur course, et se font voir encore

Aux bords Siciliens de l'orageux Pelore (*).

Là se livrant sans cesse aux cruels déplaisirs,

A peine elles pouvoient traîner de longs soupirs.

Tant de malheurs long-tems les rendirent muettes.

[-48-] Apollon a pitié de leurs peines secretes.

(Minerve vainement s'y voudroit opposer)

Par ces mots consolants il vient les appaiser.

Il est tems d'adoucir votre douleur amere,

De votre impieté vous eutes le salaire;

Mais en faveur d'un art dont j'inventai les loix,

Je vous rends pour jamais le charme de la voix,

Reprenez vos talens: je ressentis moi-même

A vous les prodiguer une douceur extrême;

Mais n'abusez jamais d'un art si précieux:

Célébrez les vertus, les Héros et les Dieux,

Chantez du chaste Hymen les douceurs légitimes,

Ne rendez point vos Chants complices de ses crimes:

Que formé des liens d'un amour vertueux,

Il n'y présente point de feux incestueux:

[-49-] Fuyez avec horreur sous d'indécentes rimes,

D'un amour effrené les honteuses maximes.

S'il est tems de ceder à la constante ardeur,

Qu'elle soit asservie aux loix de la pudeur.

C'est ainsi que des sens faisant un pur usage,

Vous sçaurez des vertus relever l'avantage:

Et pour les embellir de plus riches attraits,

Je vais encor plus loin étendre mes bienfaits.

Je prétends dans ce jour sur la Lyrique scene

Aux Harmoniques loix soûmettre Melpomene:

Je veux qu'avec éclat elle expose en ces lieux

D'un tragique dessein le noeud judicieux.

Circé, qui de mon sang a reçû la naissance,

Va du magique effort signaler la puissance:

Au soufle de sa voix on verra sur les eaux

Eclore tout à coup des Spectacles nouveaux:

[-50-] Apprenez l'art du Chant aux Tritons, aux Naïades,

Que Pan, que les Sylvains, les Nymphes, les Dryades

Répondent du rivage, et par un second choeur

Joignent des Chalumeaux l'attraïante douceur.

Mais ce n'est point assés: qu'une troupe legere

Vienne encor dans chaque acte offrir son ministere;

Les Ballets au sujet prêtant mille agrémens,

En suivront le progrès et les évenemens;

Des Vertus ou des Dieux célébreront la gloire,

Orneront d'un vainqueur la célébre victoire,

Peindront les noirs efforts du pouvoir enchanteur,

Des Enfers évoqués le charme séducteur,

Les Songes effrayans, les funestes présages,

Les Assauts, les Combats, les Vents et les Orages,

Les Graces, les Plaisirs, les Amours et les Jeux,

Et l'innocente paix des Bergers amoureux.

[-51-] Vous verrez une Nymphe unir à la justesse

De ses pas mesurés la grace et la finesse;

Une autre avec vigueur s'élever dans les airs,

Pour y faire briller des battemens divers:

De leurs bras balancés la contenance active

Donner à la cadence une expression vive.

On croira dans leurs pas assujettis au Chant,

Lire tout ce qu'exprime un langage touchant.

De tant d'objets divers la Sicile étonnée,

Verra de tous côtés sa rive environnée;

Les Dieux même du ciel, de la terre, et des mers,

Ne dédaigneront pas d'honorer vos Concerts:

Et cet heureux effort du talent Harmonique

Soûmis aux sages loix de la Muse Tragique,

Dans les siecles futurs un jour éclatera

Sous le faste pompeux et le nom d'Opera.

[-52-] Il dit, et dans l'instant part et perce la nuë;

Tel qu'un trait lumineux il échape à la vûë:

Les Syrenes aux jeux courent se préparer,

Et le miroir en main (*) elles vont se parer.

Cependant sur l'émail de la plaine liquide

S'éleve tout à coup un spectacle splendide,

C'est le sacré Vallon (+). Les lauriers arrangés

Tracent artistement des détours ombragés.

Ils offrent à la Scene un vaste et long espace:

La Fontaine sacrée en cercle les embrasse;

Les bords en sont parés de trésors éclatans,

Et présentent aux yeux le plus riche Printems.

Au loin du double Mont naît le superbe faîte,

Les neuf Soeurs de leur maître y célébrent la fête.

[-53-] Polymnie exhalent des sons pleins de douceur,

Ouvre par une Fugue un magnifique Choeur.

Les Nymphes de la Scene aussi-tôt y répondent:

Leurs accens mesurés sçavament se confondent,

Et font avec éclat retentir le Vallon

Des bienfaits, de la gloire, et du nom d'Apollon.

Mais que vois-je? le Mont s'abîme dans les ondes:

Du noir Dieu des Enfers les demeures profondes

S'ouvrent pour élever un théâtre nouveau;

Le Soleil n'oseroit y porter son flambeau.

A la lueur des feux qui percent les lieux sombres,

On voit de tous côtés errer de pâles ombres,

Qui d'un fleuve bourbeux environnant les bords,

Vont chanter de Pluton les amoureux transports.

Un palais somptueux de structure divine

[-54-] Sous ses sombres lambris recevra Proserpine:

Tout conspire à calmer ses douloureux regrets,

A lui faire oublier la Sicile et Cerès,

Par des danses, des jeux, la noire Cour s'aprête

A chanter de son Roy la nouvelle conquête.

Melpomene a pris soin de traiter sagement

Les causes, les progrès de cet enlevement.

Aux peuples de Sicile exprès elle présente

Des objets dont l'histoire est encore récente (*).

Quels traits pouvoient jetter plus de trouble en leurs sens?

Il n'en est point pour eux de plus intéressans.

Polymnie alliant les vers à la Musique,

A secondé l'effort de la Muse Tragique.

Parthenope leur offre un utile secours,

[-55-] De l'ouvrage Harmonique elle guide le cours:

Tout se soûmet au joug que la Syrene impose,

Les Mouvemens, les Tems, le Silence, la Pause,

Tout suivra de sa main le signe impérieux.

Les Nymphes, les Tritons, de l'Art Mélodieux

Ont acquis la justesse et le goût méthodique.

Proserpine brillant dans un air Pathétique,

D'un éminent Dessus y file les accens;

De sa voix indiscrete (*) et de ses sons perçans

Ascalaphe remplit la voute ténébreuse.

Pluton dans les transports de sa flâme amoureuse,

Elance de son sein des Sons forts et nerveux,

Pour les précipiter dans un Sonore creux.

Il poursuit Proserpine, il soûpire, il la presse;

[-56-] Pourra-t-elle du Dieu combattre la tendresse?

Elle sçait qu'Ascalaphe a trahi son secret,

Elle sçait du Destin l'immuable decret,

Les Dieux l'ont approuvé; le Sort l'a destinée

A passer aux Enfers la moitié de l'année,

Et pour revoir encor et Cerès et le jour

Elle écoute l'Hymen et pardonne à l'Amour.

Dans un Duo touchant leurs voix se réünissent,

Leur flâme s'y déploye, et leurs coeurs s'attendrissent:

Par l'éclat fastueux d'un Divertissement (*),

Le Choeur vient seconder leur tendre empressement.

Les Clairons, les Hautbois, et les Trompettes sonnent,

Le doux Chalumeau s'enfle, et les Cordes résonnent;

Chacun d'eux d'une Fugue employant les ressorts

Des différentes voix contraste les accords.

[-57-] Le Ciel en retentit, la Mer devient Sonore,

Et de rage Typhée (+) ébranle le Pélore.

Les peuples sur ces bords volent de tous côtés,

Leurs yeux sont ébloüis, leurs coeurs sont enchantés.

Par tout de la Musique ils vantent les miracles.

On les verra bientôt imiter ces Spectacles,

Porter dans leurs cités les Lyriques attraits,

Et d'un noble Opera disposer les aprêts.

Dans les mêmes climats Lully prendra naissance;

Les trésors que son Art répandra dans la France,

De plus puissant des Rois, nobles délassemens,

D'un siecle ingenieux célébres monumens,

A sa mémoire un jour formeront un trophée

Qui ternira l'éclat de la Lyre d'Orphée.

FIN.

[-61-] LA MUSIQUE, EPITRE EN VERS DIVISÉE EN QUATRE CHANTS.

CHANT PREMIER.

VOus verrai-je toûjours d'un esprit prévenu,

Blâmer un goût, Damis, à vous-même inconnu?

Transporté de colere au seul nom de Cantates,

[-62-] De nouveaux Opera, de Motets, de Sonates,

Vous devenez l'effroi des modernes Auteurs,

Et rien ne peut contr'eux modérer vos fureurs.

Quoy quitter, dites-vous, dans leur verve insensée,

La route par Lully si sagement tracée?

De l'Art Harmonieux il donna des leçons,

Il sçut à notre Langue accommoder les Sons;

Jamais on ne le vit plein d'une folle audace,

Par des Chants dénüés ou de force ou de grace,

D'un vers trop repeté rompre la liaison,

Ou sur le même mot voltiger sans raison.

Loin de nous ces Auteurs dont la fiere Italie,

Etale vainement la sçavante folie.

Chés eux tout est extrême, et jamais le bon sens

Ne regla leurs desseins ou trop vifs ou trop lents.

Leur Sonate à Lully n'eût paru qu'un Caprice,

[-63-] Propre à former la main par un vif exercice,

De Sons impétueux un bizare cahos,

Qui sans toucher le coeur en trouble le repos.

Que n'eût point dans ce genre enfanté son génie,

S'il n'en eût dédaigné la frivole manie?

Son goût nous doit servir de modéle et de loi;

Lully seul en un mot a des charmes pour moi.

Reverons, j'y consens, son art et sa memoire:

D'un siecle florissant il étendit la gloire;

Sage dispensateur des Harmoniques Loix,

Il fonda la grandeur du Théatre François.

Que sur le double Mont il ait le rang suprême;

Mais le respect qu'inspire une beauté qu'on aime,

A-t-il droit d'attirer d'injurieux mépris

A toute autre beauté qui peut avoir son prix?

[-64-] Non, non, dispensez mieux votre amour, votre haine,

Que la droite raison soit votre loi certaine;

Et sans vous prévenir contre un auteur nouveau,

Posez ce qu'un ouvrage a de foible, ou de beau.

Chez nos simples ayeux une Muse sauvage

Du Chant tendre et touchant ne connut point l'usage;

Des moindres libertés scrupuleux ennemis,

D'un art dur et stérile esclaves trop soûmis,

Les Auteurs ignoroient l'effort de l'Harmonie.

Un Contrepoint forcé resserroit leur génie;

Les Cantiques sacrés, les Plaintes des amans,

Languissoient sous le poids des plus lourds mouvemens.

Tels furent de Lassus les ouvrages antiques,

Des jeune et vieux Claudins les Ballades gotiques,

Les Trio d'Aucouteaux sur les vers de Mathieu,

[-65-] Où les mots surannés placés hors de leur lieu,

Immolant la raison aux plus barbares rimes,

Etalent follement de pieuses maximes.

Boisset fut le premier qui le siecle passé,

Composa des chansons d'un stile plus sensé;

De traits passionnés il peignit la tendresse;

Dans les Bacchiques Jeux il sema l'allegresse.

Le Camus pour séduire et le coeur et les sens,

N'exhala que des Airs plaintifs et gémissans,

Et des tendres oyseaux empruntant le langage,

De ses nouveaux Printems introduisit l'usage.

Lambert, qui les suivit, sur un ton doucereux

Dans le bel Art du Chant les surpassa tous deux;

Il fit porter des Sons conduits avec prudence,

Apprit à soutenir, à battre la Cadence:

Par des Doubles fréquens il exerça la voix,

[-66-] Il la sç<ait> rendre ferme et legere à la fois.

Mais ainsi qu'au défaut de beauté naturelle,

Des charmes imposteurs font briller une belle,

Ses Airs n'ont ébloüi que par un Chant fardé;

Sur l'<...> de les chanter tout leur prix est fondé:

La B<asse> n'est jamais juste, ni réguliere,

Ses D<..>bles sont marqués à la même maniere,

Et m<....>é son Recueil que Ballard vendit cher,

Phoebus a décidé qu'il n'avoit fait qu'un Air.

T<el> sur le goût François dans sln adolescence,

Lorsque pour relever l'Harmonique Science,

Le Dieu du sacré Mont fit naître un favori (*),

Aux <...>ds Etruriens par les Muses nourri,

Qui plein de leurs transports, guidé par Polymnie (+),

[-67-] Fit éclater le feu de son rare génie.

Un Instrument fécond (*) jusqu'alors avili,

Sous sa brillante main fut bientôt ennobli:

Dès les premiers essais de sa veine fertile,

De l'éclat de ses Sons il ébloüit la Ville;

Et produisit enfin à la Cour de LOUIS,

Dans l'Art de composer ses talens inoüis.

La Cour superbe alors dans sa saison fleurie

Goûtoit les doux attraits de la galanterie:

De naissantes beautés attiroient chaque jour

Des fêtes à l'Hymen, ou des jeux à l'Amour.

Un Roy jeune, puissant et tout couvert de gloire,

Sans cesse couronné des mains de la Victoire,

Pour délasser son bras de ses travaux guerriers,

[-68-] Dans le sein des Plaisirs dormoit fut ses lauriers.

Ses combats, ses assauts, ses brillantes conquêtes

Donnoient un vaste champ à d'éclatantes fêtes.

Batiste osa former l'ambitieux projet

D'exprimer par des Chants un Tragique sujet;

Et paré le premier (*) du Cothurne Lyrique

Apprit à déclamer, à parler en Musique.

Polymnie en frémit: Dieux! dit-elle en couroux,

Q'entreprend cet ingrat, de ma gloire jaloux?

Est-ce par ton aveu, Phoebus, que Melpomene

Veut s'asservir mes Sons pour briller sur la Scène?

Prétend-elle, usurpant de tyranniques droits,

Malgré moi me forcer à lui prêter ma voix?

Mais quel mépris, ô Ciel! quelles Scènes grotesques

[-69-] Font retentir les airs de mille Sons burlesques?

Quoi! Momus aiguisant ses Satyriques traits,

Ose défigurer mes Lyriques attraits?

Apollon l'entendit; mais la plainte fut vaine

Par Lully, Polymnie unie à Melpomene

Avec mille ornemens étala sous nos yeux

Un Divertissement Comique ou Serieux.

Tels sont Cariselly, Venus, la Serenade,

La Grotte, Pourceaugnac, Bacchus, la Mascarade.

De ces premiers Ballets l'insipide action

Fit languir les Récits vuides d'expression.

Enfin donnant l'essort à son vaste génie

Et d'un stile plus fort maniant l'Harmonie,

Par des soins redoublés Lully se prépara

A placer sur la Scène un pompeux Opera.

[-70-] La Fortune, pour lui cessant d'être cruelle,

Lui traça dès l'instant une route nouvelle.

D'un Privilege utile et de mille bienfaits,

LOUIS sçût prévenir et combler ses souhaits (*);

Et malgré les efforts d'une troupe ennemie,

Honora ce Concert du nom d'Académie.

Cadmus parut d'abord sous un noble appareil;

Il se vit couronné d'un succès sans pareil.

Alceste qui suivit, Isis, Psiché, Thesée,

Athis, Bellerophon, Proserpine, Persée,

Phaeton, Amadis, et Roland furieux,

Porterent de Lully le nom jusques aux Cieux.

Armide qu'il conçut dans des douleurs cruelles (+),

[-71-] Lui fit enfin cueillir des palmes immortelles.

Sur les bords Phrygiens tel un Cygne aux abois

Enchante les Echos par sa mourante voix.

Avouons-le: jamais la Nature féconde,

D'un plus rare talent ne fit présent au monde:

Dans ses heureux transports toûjours noble, élevé,

Il fut pour le Théatre un modéle achevé.

Sacrifices, Tombeaux, Enchantemens, Orages,

Tout nous trace chés lui de fidelles images:

Tout est fondé, suivi, rien ne marche au hazard,

Et chaque Acte renferme un chef-d'oeuvre de l'Art.

Les Fêtes de Psiché, les heureux Chants des Ombres,

Que trouble Proserpine en leurs demeures sombres,

Meduse (*), et les soupirs du tendre Dieu des Bois (+),

La Pithie (1), et l'Oracle annoncé par sa voix,

[-72-] Le Tombeau d'Amadis, les Duo, le Prologue,

Les Choeurs de Phaeton, les Airs, le Dialogue,

Les Songes, le Sommeil, le Désespoir d'Athis,

Armide presqu'entier, n'auront jamais de prix.

Tant de riches tableaux brillent d'une peinture,

Où la force de l'Art égale la Nature.

Dans les bornes du vrai sans cesse différent,

Son Récitatif plaît, attendrit, ou surprend;

Il est également ou touchant, ou sublime;

Son Ballet même émeut, caractérise, exprime.

Sous de simples desseins son sçavoir déguisé,

N'offre rien dans ses Choeurs que de noble et d'aisé.

C'est par ces traits divers qu'au Temple de Memoire

Les Muses à jamais ont consacré sa gloire.

Mais à quelque degré que son Art l'ait porté,

[-73-] Quinault doit partager son immortalité.

Ces mouvemens secrets d'horreur, de jalousie,

Dont l'image épouvente, et dont l'ame est saisie,

Ne se doivent pas moins à la force des vers,

Aux situations, aux spectacles offerts.

Du stile ingénieux, de la sage conduite,

Du jeu de qui la Scène emprunte son mérite,

Naissent les doux transports, dont le beau sexe épris,

Aux plus vulgaires Sons donne souvent le prix.

L'Opera, de deux Soeurs est le sçavant ouvrage,

Où l'effort de leur Art à l'envi se partage;

Melpomene d'un stile et libre et peu chargé

Y doit peindre un sujet sagement ménagé,

A bien rendre le sens Polymnie attachée

Doit moduler des Sons dont l'ame soit touchée.

[-74-] Quand on peut allier leurs différens appas,

Quels charmes cet accord ne rassemble-t-il pas?

Mais comment Melpomene à des Chants asservie,

Peut-elle soûtenir une intrigue suivie?

L'Opera n'est au fond qu'un Poëme imparfait,

Ce n'est que par lambeaux qu'on saisit le sujet;

Les Divertissemens dont chaque Acte se pare,

Harmonieux détours où notre esprit s'égare,

Par des Jeux imprévûs coupent l'évenement:

Avec peine on le suit; le plus beau dénoüement,

Où souvent l'action brusquement se termine,

Ne se doit qu'au secours d'un Dieu dans sa machine.

Quinault de ce grand Art pénétra les secrets;

Tous ses mots pour les Sons semblent s'offrir exprès;

Sa diction toûjours facile et naturelle,

[-75-] Trace de sa pensée une image fidelle.

Ce qu'il conçoit s'explique avec fécondité;

Son tour est doux, Lyrique, et n'est point emprunté.

Sa Scène se soûtient dans toutes ses parties,

Son Dialogue est plein de justes reparties.

Enfin c'est par Quinault qu'animé, soûtenu,

Au comble de son Art Batiste est parvenu;

Sans Batiste, Quinault n'eût point atteint la place,

Qu'avoüé des neuf Soeurs il occupe au Parnasse;

Mais leurs rares talens l'un par l'autre embellis,

Du Théatre Harmonique éternisent le prix.

[-77-] LA MUSIQUE, EPITRE EN VERS DIVISÉE EN QUATRE CHANTS.

CHANT SECOND.

VOus donc, qui plein du feu qu'Apollon vous inspire,

Voulez unir vos vers aux doux Sons de sa Lyre,

De vos doctes travaux choisissez pour objet

[-78-] Une fable connuë, un fertile sujet,

Dont le dessein conduit avec ordre et sagesse,

Dans sa varieté réjoüisse, intéresse.

Que le noeud préparé dès le commencement,

Par un simple progrès conduise au dénoüement;

Que l'action soit une, et que chaque partie,

A celle qui la suit étroitement se lie:

Que tout au même but forme un heureux concours;

Qu'un Episode froid n'en trouble point le cours.

De nobles incidens enrichissez l'intrigue;

Trop simple, elle assoupit; complexe, elle fatigue.

Offrez au spectateur ardent à s'attacher,

Des situations qui le puissent toucher.

Sur deux Dieux amoureux, étincelans de gloire,

J'aime à voir un mortel (*) remporter la victoire.

[-79-] L'ame frémit du coup qu'Armide va porter

Dans le sein du héros qu'elle sçut enchanter.

On s'émeut lorsqu'un Roy (*) qu'une furie anime,

Sur son fils inconnu va consommer un crime.

Que vos Scènes sur tout brillent de sentimens,

D'où naissent dans le coeur d'imprévûs mouvemens.

Faut-il peindre un transport de désespoir, de rage,

Les plaintes d'un amant qu'on trahit, qu'on outrage?

Du seul Récitatif cherchez l'expression;

Un Air trop mesuré fait languie l'action.

Si de deux confidens la Scène moins émûë,

N'a rien d'impétueux dont l'image remuë,

Qu'un Dialogue alors en maximes formé,

De brillantes Chansons soit partout animé.

Qu'avec choix, qu'avec art vos fêtes amenées,

[-80-] Au noeud de l'action paroissent enchaînées,

Et fassent au milieu des Danses et des Jeux,

Eclore l'appareil d'un Spectacle pompeux.

De vos vaines fureurs calmez la violence,

La Lyre dans ses Chants veut moins de véhémence.

Imitez de Quinault le stile gracieux,

La vive netteté, le tour ingénieux;

Empruntez, s'il se peut, le feu de ses repliques;

Que vos vers soient formés de mots doux et lyriques.

D'un froid Récitatif évitez la langueur;

Des Sons sans intérêt ébranlent peu le coeur;

C'est le seul sentiment qui touche, émeut, enchante,

On aime ce qu'on dit, bien plus que ce qu'on chante.

Dans un sujet Tragique en Musique rendu,

Tout le prix des Récits au seul Poëte est dû.

Lully, qui le premier en traça la maniere,

[-81-] A de mille façons épuisé la matiere;

Après lui dans ce genre est-il des touts nouveaux,

Qui puissent des Auteurs distinguer les travaux?

Mais le Public outré dans son caprice extrême,

Ne se trouve jamais d'accord avec lui-même.

Colasse de Lully craignit de s'écarter;

Il le pilla, dit-on, cherchant à l'imiter.

Marais suit une route et diverse et sçavante,

Son audace déplaît, son sçavoir épouvante.

Ainsi dans son génie un moderne enchaîné,

Ne produit plus qu'un Chant ou vulgaire, ou gêné,

Et n'ose sur un mot hazarder un passage,

Dont Batiste (*) autrefois n'a pas ouvert l'usage.

La chûte des Auteurs, et le funeste sort,

Qui suivit tant de fois leur inutile effort,

[-82-] Oppose à leur ardeur une juste barriere;

Ils n'osent qu'en tremblant entrer dans la carriere:

Tandis qu'en vain contr'eux le Public soulevé

De nouveaux Opera se plaint d'être privé.

Cependant, tel qu'on voit un vaisseau dans l'orage,

Des ondes en courroux braver l'affreuse rage,

Et traversant des flots les abysmes ouverts,

Terminer dans le port mille travaux soufferts:

Tels sur les flots bruyans de la mer harmonique,

Au travers des écueils de la Scène Lyrique,

La France a vû du sein de ses Auteurs nouveaux,

Au gré de la fortune échaper des morceaux,

Dont les heureux desseins, et dont la Symphonie,

Ont fait luire à nos yeux quelque traits de génie.

[-83-] Quand la Parque, tranchant le fil des plus beaux jours,

Des progrès de Batiste eut terminé le cours,

Colasse encor frappé de sa perte funeste,

D'Achille (*) commencé sçût achever le reste.

Du malheureux Priam l'excessive douleur,

N'y parut point l'essay d'un téméraire Auteur.

Enée et Celadon par leur chûte subite

Obscurcirent l'éclat de ce naissant mérite:

Mais Thetis assûrant son art et son sçavoir,

Du Théatre allarmé fit revivre l'espoir;

Et les traits éclatans que l'on y vit paroître,

Egalerent l'éleve à son illustre maître.

Vertumne déployant de patetiques Sons,

Soutint encor son nom dans les Quatre-Saisons.

Sa fortune depuis tombée en décadence,

[-84-] Sembla sur son génie attirer l'indigence,

Et l'Auteur de Thetis ne se reconnut plus

Dans Canente, Jason, Polixene, et Venus.

Elevé tout à coup par l'Europe Galante,

Du Public empressé Campra remplit l'attente.

De peuples différens l'assemblage nouveau

Y brilla des couleurs d'un fidéle pinceau.

Venus dans Hesione étala mille charmes;

Dans Tancrede l'Amour fit répandre des larmes.

Le travail éclatant d'un Choeur harmonieux

Fut dans son Carnaval (*) un oeuvre précieux.

D'un Poëte enjoüé secondant l'entrepris,

Il hazarda des jeux empruntés de Venise (+);

Les célébres plaisirs qui regnent sur ces bords,

[-85-] Y furent exprimés par d'éclatans accords.

Le sort couronna moins tous ses autres ouvrages,

Mais d'excellens débris signalent ses naufrages.

Desmarets inspiré dès ses plus jeunes ans,

Donna quelques essais de ses nouveaux talens;

L'aveu (*) trop indiscret d'un travail infertile,

Le perdant à la Cour, l'attira dans la Ville.

La sensible Didon, et le tendre Adonis

Fixoient déjà pour lui tous les voeux réünis;

Lorsque pour l'arracher à l'horrible tempête

D'un Arrêt foudroyant qui menaçoit sa tête,

L'Amour qui dans le crime avoit guidé ses pas,

Prit soin de la conduire en de lointains climats.

[-86-] Pour dernier monument et d'art et de génie,

Il laissa les fragmens de son Iphigenie,

Qui par de nouveaux soins prenant un nouveau prix,

Et mille fois reprise enchanta tout Paris (*).

Marais de qui la main toûjours égale et sûre (+),

Fut des vrais mouvemens la plus juste mesure,

Sur la Scène trois fois, malgré ses envieux,

Merita des sçavans l'aveu judicieux.

De son charme infernal la sombre Symphonie

Répandit dans Alcide une riche Harmonie.

D'Alcionne troublant l'hymen et le repos,

Sur les pas de Colasse il souleva les flots (1);

[-87-] Les sens furent émûs du bruit de sa tempête.

Enfin dans Semelé la quatriéme fête,

Les Ballets, la Chaconne, et les magiques jeux,

D'un travail obstiné furent les fruits heureux.

Après avoir des mers évité les naufrages (*)

Destouches de la Scène affronta les orages.

Dans ses premiers essais, aidé de l'art d'autrui

Il surpassa l'espoir qu'on se formoit de lui;

D'un Chant passionné l'expression fidelle,

Anima ses Recits d'une force nouvelle;

Les accens de Dodone, et le sommeil d'Issé,

Formerent de Paris le concours empressé;

L'amante d'Agenor (+), Amadis, la Folie,

[-88-] Les Elemens (*) enfin, d'une heureuse saillie

Lancerent mille traits, dont le brillant pouvoir

Ne fit point desirer un plus profond sçavoir.

Mouret joüit long-tems du succès de Thalie:

Aux Théatres divers sa gloire est établie (+).

De deux rivaux unis (1) les efforts concertés,

Dans Pirame et Thisbé semerent des beautés.

On vit avec transport une Lyre sacrée

Embellir de Jephté (2) l'histoire révérée;

Quel charme de l'entendre exhaler ses accens,

Au travers des clameurs des Hebreux frémissans!

[-89-] En vain d'autres Auteurs sans force et sans haleine,

Hazarderent les fruits de leur stérile veine:

De tant d'ouvrages froids le trop fréquent débris,

Des premiers Opera sçût rehausser le prix;

D'une commune voix Paris les redemande:

A les suivre d'abord l'impatience est grande;

Mais quel que soit l'attrait dont ils charment les sens,

Ils traînent après eux le grand défaut des ans.

Depuis un demi-siecle ils amusent la France;

On en est rebattu dès sa plus tendre enfance.

A quelle extrêmité, Ciel! sommes-nous réduits?

D'un Art toûjours nouveau quels seront donc les fruits?

Nous verrons-nous bornés dans la soif qui nous presse,

A quelques Opera qu'on épuise sans cesse?

Ainsi que Jupiter, du creux de ton cerveau,

Phoebus, enfante donc un Amphion nouveau.

[-90-] Qui moins soûmis aux loix d'un stile plagiaire,

Ouvre à notre Musique un chemin moins vulgaire,

Et qui de l'Italie empruntant quelques feux,

De nos Chants et des siens fasse un mêlange heureux.

De la Langue déjà pénétrant les mysteres,

Batistin s'asservit à des regles austeres,

Et trois fois annonça quel peut être le fruit

D'un Art ingénieux par deux Muses conduit.

Ah! cessez, direz-vous, c'est à tort qu'on nous vante

De vos Ultramontains l'audace extravagante.

Leur goût sauvage et dur se peut-il supporter?

Et peut-on applaudir leur façon de chanter?

Ces éclats bondissans, ces hoquets, ces passages,

Ont-ils droit d'usurper nos voeux et nos suffrages?

De leur sage grandeur tous nos Airs dégradés,

[-91-] D'un déluge de Sons seroient donc inondés.

C'est ainsi, cher Damis, que tout François raisonne:

Enflé du faux pouvoir que son orgueil lui donne,

Il blâme, il avilit avec témérité

Tout ce qui dans nos moeurs paroît inusité.

Tel et moins sage encor à vingt ans un jeune-homme,

D'un air présomptueux se présente dans Rome,

Et de la langue à peine entendant quelques mots,

Traite tous les Romains d'ignorans et de sots.

Ah quel maudit jargon, quelle étrange grimace!

Fut-il jamais un Chant plus dénué de graces?

Dans quels détours affreux ose-t-il s'égarer?

Au Chant de nos François se peut-il comparer?

Pour vous, mon cher Damis, détestant ce caprice,

[-92-] Aux talens étrangers rendez plus de justice:

Sans les connoître au moins ne les condamnez pas,

Et souffrez qu'à vos yeux j'étale leurs appas.

[-93-] LA MUSIQUE, EPITRE EN VERS DIVISÉE EN QUATRE CHANTS.

CHANT TROISIEME.

ROme, dont l'Univers adora la puissance,

Fit regner les beaux arts au sein de l'opulence.

Les Grecs industrieux, redoublant leurs travaux,

[-94-] Y portoient à l'envi des chef-d'oeuvres nouveaux,

Et les Romains formés sur de sçavans modeles,

Devinrent à leur tour des Zeuxis, des Apelles.

Peintres, Musiciens, Architectes, Sculpteurs,

Rhéteurs, Grammairiens, Poëtes, Orateurs,

Par mille monumens consacrant leur mémoire,

De Rome triomphante augmenterent la gloire.

Ce fut le tems heureux, où les Arts liberaux,

En foule répandus en différens canaux,

De leurs brillans trésors enrichirent le monde,

Et Rome en fut alors une source féconde.

Mais les Romains déchûs de la faveur de Mars,

En perdant leur valeur perdirent les beaux Arts.

Lâches, efféminés, livrés à la molesse,

Ils subirent le joug d'une indigne foiblesse,

Et les vices plus forts que leurs fiers ennemis,

[-95-] Vengerent l'Univers, ou tremblant, ou soûmis.

Enfin de leurs erreurs leurs ames détrompées,

D'un trait victorieux soudain furent frappées,

Et sensible à la Grace, instruite par la Foy,

De l'unique et vrai Dieu Rome suivit la loy.

Son antique grandeur à l'Immortel soumise,

Servit de fondement au trône de l'Eglise.

Les autels que l'erreur élevoit aux faux Dieux,

Fumérent pour lui seul d'un encens précieux.

Les temples résonnoient du bruit de ses loüanges;

Les fidéles Chrétiens, à l'exemple des Anges,

Par des Cantiques saints exhalant leur ferveur,

Consacroient et leur tems et leurs voix au Seigneur.

Leurs Chants à l'unisson formés sans mélodie,

N'étoient aux premiers tems que simple psalmodie.

Différents instrumens admis dans les saints lieux

[-96-] Ouvrirent une route aux Chants harmonieux;

Et le zele fervent vainqueur de l'ignorance,

De la Musique enfin rappella la science.

Heureux si ce grand Art long-tems enseveli,

En l'honneur de Dieu seul eût rétabli!

Mais le vice bientôt affoiblissant ce zéle;

Il devint l'instrument d'une ardeur criminelle.

On fit l'Amour en Chant, et son secret poison

Par des Sons doucereux séduisit la raison.

On eût dit que ce Mont (*), qui vomit tant de flâmes,

Des peuples d'alentour eût embrasé les ames.

L'empire de l'Amour s'accrut de jour en jour;

La Musique suivit le progrès de l'Amour.

L'Italie est son centre, et le goût s'en inspire

Avec l'air enflammé qu'en naissant on respire.

[-97-] En Chantres renommés ce climat est fécond;

Chaque Bourg, chaque Ville en produit de son fond.

Les Princes, chérissant le Science Harmonique,

En forment à leur Cour un Corps Académique.

Par le charme des Sons les peuples sont séduits,

Et cet attrait puissant souvent les a réduits

A souffrir sans horreur qu'un effort plein de rage,

De leur virilité leur arrachât le gage.

L'air retentit au loin d'Harmonie et de Chant;

Tout flatte, tout anime un si noble penchant.

Dans un coin fortuné l'onde qui les resserre,

Semble les garantir des fureurs de la guerre:

D'un Soleil pénétrant la vive impression

Les embrase d'un feu prompt à la fiction;

Et leur langue legere, amoureuse, ou badine,

Autorise le jeu que l'esprit imagine.

[-98-] Sous le masque Tragique, un superbe Opera

Pour la premiere fois dans Rome se montra.

Par son art séduisant l'ingénieuse Optique

Y seconde à l'envi la docte Mécanique.

Les changemens, les vols vivement inventés,

Par des ressorts hardis y sont exécutés.

Aux accens d'une voix fierement déployée,

L'ame se sent frémir, l'oreille est foudroyée.

D'un Théatre profond remplissant la grandeur,

Ses Sons vifs et perçans vont ébranler le coeur.

Tantôt c'est une voix flexible et naturelle,

Qui fait briller d'un Chant la justesse fidelle;

Ou par le trait nouveau d'un passage leger,

Avec force s'élance et voltige dans l'air.

Tantôt c'est une voix diffuse sans mesure,

Qui formée aux dépens de la propre Nature,

[-99-] Puisant dans l'impuissance un vigoureux éclat,

Tire un prix éclatant d'un coupable attentat.

Prodiguant de son sein l'inépuisable haleine,

Cet Acteur mutilé pousse des Sons sans peine;

Redouble une Cadence, et la bat à grands coups;

Y mêle tour à tour et le fort et le doux,

Et ne finit enfin une longue tenuë,

Que par des Sons aigus qui vont percer la nuë.

Paré d'attraits nouveaux, chaque Air différemment

Sur des tons imprévûs module sçavamment;

Dans son expression affecte un caractére;

Un dessein en devient l'ornement nécessaire.

Par tous les Instrumens ce dessein imité,

Du Dessus dont il naît releve la beauté.

La Basse quelquefois par une Ritournelle,

De la voix qu'elle suit, se rend l'Echo fidéle,

[-100-] Ou sur un même Mode où le Chant est rangé,

Roule dans l'Harmonie un Dessein obligé (*).

Dans les Sons recherchés d'un style Cromatique,

S'il s'agit de traiter un sujet pathétique,

Mille accords dissonans par leur proximité,

Réveillent dans le coeur la sensibilité:

La Modulation sur des Cordes sçavantes,

Rend les expressions et vives et touchantes.

Quelle richesse enfin, et quels déguisemens

Ne prêtent point aux Airs les divers mouvemens?

Chaque jour l'Italie en ses moeurs si constante,

Fait gloire en cet Art seul de paroître changeante.

Du sein ingénieux de sa fécondité,

Il s'éleve sans cesse un air de nouveauté.

Heureuse, si toûjours à sa riche Harmonie,

Du Théatre François la grace étoit unie;

[-101-] Mais du style, il est vrai, la sage pureté

N'y rend point un sujet dans son ordre traité.

Les regles de la Scène au caprice immolées

Par des traits monstrueux s'y trouvent violées.

Jamais, du spectateur fixant l'attention,

Un Dialogue vif n'expose d'action.

Le Spectacle desert n'y montre qu'un beau vuide;

On n'y voit point briller dans un ordre splendide

Cette suite d'Acteurs vêtus superbement,

Qui forment parmi nous un Divertissement.

Ils ignorent les loix du bel Art de la Danse;

Chés eux jamais Ballet n'a sa juste cadence;

Et de leurs Violons les divers mouvemens,

Ne servent à leurs Airs que d'accompagnemens.

Depouillant l'Opera d'une langueur stérile

[-102-] Scarlatti le premier en releva le style.

Par une route neuve il s'éleve, il surprend,

Et souvent il atteint le sublime et le grand.

Aux bords Napolitains la juste Renommée,

Soûtint de Mancini la vertu confirmée.

Par les tours déguisés d'un style plus nerveux,

Bononcini de loin les devança tous deux.

Mais pourquoi parcourir Naples, Venise, ou Rome?

L'Angleterre empruntant l'Italique idiome,

N'a-t-elle pas cent fois fait retentir les airs

Du Dramatique éclat de ses doctes Concerts?

D'un génie étranger la source inépuisable

Enfante chaque année un oeuvre mémorable,

Qui d'une nation où fleurissent les Arts,

Charme, étonne et ravit l'oreille et le regards.

Dans l'Harmonique fond d'une Orgue foudroyante

[-103-] Hendel (*) puisa les traits d'une grace sçavante:

Flavius, Tamerlan, Orthon, Renaud, Caesar,

Admete, Siroé, Rodelinde, et Richard,

Eternels monumens dressés à sa mémoire,

Des Opera Romains surpasserent la gloire

Venise lui peut-elle opposer un rival?

Son caractere fort, nouveau, brillant, égal,

Du sens judicieux suit la constante trace,

Et ne s'arme jamais d'une insolente audace.

Orgueilleuse Ausonie, il le faut déclarer,

A la honte d'un Art que l'on doit révérer,

Mille insectes maudits, dont tes villes abondent,

De leurs sons venimeux de toutes parts t'inondent:

Par un nombre d'Auteurs de nos jours redoublé,

Je vois sous leurs fureurs ton pays accablé.

[-104-] Mais fuyez loin de nous, monstres de l'Italie,

Qui bravez la raison, qu'aucun devoir ne lie,

Qui sans ordre suivant d'extravagans transports,

D'une dure Harmonie étalez les accords,

Vous dont l'esprit toûjours et confus et barbare,

En dépit du bon sens enfante un Chant bizare;

Ou qui vous ravalant dans un style trop bas,

D'un fade badinage offrez les faux appas.

Les François rebutés de tant de vains ouvrages,

A vos fougueux transports refusent leurs suffrages,

Et sur un rebut d'Airs dans Paris mal chantés,

De l'Italie entiere attaquent les beautés.

Mais est-ce par des Airs que dans Rome on abhorre,

Qu'on doit se prévenir sur un goût qu'on ignore?

La naissance, l'usage, et l'éducation,

[-105-] D'un Chant déterminé forment l'impression,

Dont l'esprit sans effort ne peut prendre le change,

Le trait nouveau le blesse et lui paroît étrange.

Du Chant Italien nous blamons les fredons,

Et l'Italien baaille à nos plus tendres Sons:

L'un s'en mocque à Paris, l'autre en rit à Venise,

Chacun en souverain décide, et se méprise.

Mais par le tems au vrai le sage accoûtumé,

De sa prévention cesse enfin d'être armé;

Et d'un goût étranger l'exacte connoissance

Détruit les préjugés qu'inspire la naissance.

De la Sonate ainsi reconnoissant le prix,

Par un docte progrès en France on fut épris.

Déjà par ce chemin la sçavante Italie

A versé sur nos sens son aimable folie.

Corelli par ses Sons enleva tous les coeurs.

[-106-] De deux Muses (*) Michel allia les douceurs.

Vivaldi, Marini, par de brillans ouvrages,

De nos Sçavans en foule obtinrent les suffrages.

Dix fois Albinoni de ses oeuvres divers

Remplit avec succès la Scène et les Concerts.

De tous les Amateurs de Musique nouvelle,

Tant de riches trésors sont l'étude fidelle,

Et la source féconde où nos jeunes Auteurs

Puisent d'un beau sçavoir les graces et les fleurs.

Mais c'est assés vanter la célèbre victoire

Où les François vaincus acquirent tant de gloire.

Voyons dans le progrès de leur travail nouveau,

Quels furent les doux fruits d'un triomphe si beau.

[-107-] LA MUSIQUE, EPITRE EN VERS DIVISÉE EN QUATRE CHANTS.

CHANT QUATRIEME.

LA Musique est un Art qui tel que la Peinture,

Retraçant à nos sens le vrai de la Nature,

Doit surprendre, émouvoir, et par de doux ressorts,

De l'esprit et du coeur exciter les transports.

[-108-] Elle renferme en soi différentes parties,

Qui par un juste accord l'une à l'autre assorties,

Doivent faire un ensemble et composer un tout,

Où se soient reünis la science et et le goût.

La sage expression, le beau Chant, l'Harmonie,

Les Fugues, les desseins nés d'un fécond génie,

Les doctes Contrepoints, les Imitations,

Les Changemens divers de Modulations,

L'Enchaînement des Tons, la suite des Cadences,

L'arrangement heureux des riches Dissonances,

L'inépuisable jeu de mille mouvemens,

Sont de cet Art divin les brillans ornemens;

Qui placés avec soin sous des regles sévéres,

Deviennent pour charmer des beautés nécessaires.

Mais comme d'un tableau l'éclatant coloris,

N'en doit pas faire seul la richesse et le prix;

[-109-] Qu'il faut que du dessein la sage exactitude

Donne à chaque figure une vraie attitude;

Qu'un sujet embelli de nobles fictions,

Frape l'oeil et le coeur par ses expressions,

Et réünisse en lui la force et la parure,

Que doit aux yeux sçavans étaler la peinture:

Ainsi divers attraits que l'Art sçait accorder,

Dans l'oeuvre Harmonieux doivent se succeder.

Le beau Chant doit toûjours en être inséparable;

L'école la plus forte est sans lui détestable.

Mais suffira-t-il seul? non, un Air paroît nû,

Quand de quelque dessein il n'est pas soûtenu.

Le tems de la mesure, ou tardive, ou legere,

En doit différemment peindre le caractere.

La Basse avec la Voix formant de doux combats,

Par imitation peut marcher sur ses pas.

[-110-] Comme un fleuve roulant son onde continuë,

Elle peut du Dessus contraster la Tenuë;

Et par un jeu fécond du sujet emprunté,

Donner à tous les Airs des traits de nouveauté.

La Musique Françoise a l'heureux avantage

De n'enfanter jamais un son dur, ou sauvage;

La douceur et la grace accompagnent ses Chants;

Ils sont tendres, flateurs, expressifs et touchants.

Ses puissantes beautés sur l'Harmonique Scène,

D'un Opera Romain triompheroient sans peine,

Si ses Airs plus nouveaux, plus caracterisés,

Offroient plus de desseins, et des Chants moins usés.

Les graces de l'Ensemble y sont mieux départies;

L'un est beau dans son tout, l'autre dans ses parties.

Notre Musique enfin, toute simple qu'elle est,

Devient riche au Théatre, et sa sagesse y plaît.

[-111-] Mais sitôt qu'à nos yeux d'action dépourvûë,

Elle s'offre de près, elle devient si nuë,

Que dès que de la Scène elle a perdu le fard,

On n'y reconnoit plus les richesses de l'Art.

D'un sentier trop battu détourner la Cadence,

C'est faire à notre oreille une coupable offense;

Sur deux Cordes (*) du Ton regnant obstinément

La Scène n'admet point d'autre déguisement.

Entre les mouvemens la ressemblance est grande;

Tout Air est Menuet, Gavotte, ou Sarabande.

Quiconque donc, touché du pouvoir des accords,

Veut de cet Art fécond épuiser les trésors,

Trouve dans l'Opera d'inévitables vuides.

Pour contenter l'ardeur de ses desirs avides,

[-112-] Il faut qu'un Art plus fort qui se ressemble moins,

Nourisse son étude, et réveille ses soins.

Cette pressante ardeur que l'exemple (*) fit naître,

Forma le goût sçavant que Paris voit s'accroître.

Nos Chants trop amolis d'une fade langueur,

D'un caractere fort y prennent la vigueur:

Il semble que par lui tout l'Art d'Italie

Au nôtre s'accommode et se reconcilie.

D'un pieux Amateur (+) le zele curieux,

[-113-] Dans la France attira des Motets précieux,

Qui traçant à nos Chants une route nouvelle,

A nos Auteurs naissans servirent de modéle.

D'ouvrages renommés il forma son Concert;

De tous les Connoisseurs il fut l'azyle ouvert.

Les Exécutions vives et difficiles,

Firent dans l'Art du Chant des Eleves habiles;

Et le Latin offrant plus de fécondité,

Dans un tour tout nouveau sçavamment fut traité.

Charpentier revêtu d'une sage richesse,

Des Cromatiques Sons fit sentir la finesse:Dans la belle Harmonie il s'ouvrit un chemin,

Neuviéme et Tritons brillerent sous sa main.

La Lande (*) triomphant d'un préjugé rebelle,

Attira dans la Cour une façon nouvelle.

[-114-] Ses Violons brillans enchassés dans ses Airs,

Font éclore à propos mille Desseins legers.

Le caractere vrai regne dans son Ouvrage,

Chés lui chaque Verset rend une vive image;

Il exprime avec force, et ses Choeurs gracieux

Jettent autant d'éclat qu'ils sont harmonieux.

Campra chargé d'Accords moissonnés à Toulouse

Allarma dans Paris une brigue jalouse,

Qui par de vains efforts osa lui disputer

Un prix (*) que son sçavoir eut droit de remporter.

Bientôt à ses rivaux il devint redoutable.

De ses premiers Motets le souvenir durable,

Dans son écart prophane, à la Cour conservé,

Le conduisit enfin dans un poste élevé (+).

[-115-] Par des Recueils brillans d'une richesse égale,

Bernier (*) depuis trente ans dans Paris se signale;

Il en fait le plaisir, l'amour et les attraits;

On s'arrache à l'envy le moindre de ses traits.

La France admire en lui l'Italique science;

Rome révére en lui l'ornement de la France.

Sous sa main les deux goûts semblent se réünir,

Et par lui la querelle est prête de finir.

C'est envain qu'à tromper long-tems accoûtumée,

Par tes bruyantes voix, injuste Renommée,

En faveur de Lully prévenant les esprits,

De ses foibles Motets tu nous vantes le prix.

Sur les autres Auteurs signalant sa victoire,

Au Théatre à ton gré va célébrer sa gloire:

[-116-] Mais ne l'éleve pas dans un ouvrage saint

Au rang où dans ce tems les auteurs ont atteint.

Plus nerveuse aujourd'huy la Musique Latine,

Etale plus de force, et d'art, et de doctrine:

Un zele ambitieux en accroît les progrès;

On ose se prêter aux Italiques traits.

Morin ne craignit point d'en prendre la maniere;

Des mouvemens nouveaux il franchit la barriere:

Dans un style plus vif ses Motets applaudis,

Rendirent son génie et ses voeux plus hardis.

Prenant du Chant François la route plus ingrate,

Il osa la premier exposer la Cantate.

Quel farouche dessein! quelle témérité!

A ce nouvel aspect Paris est révolté.

Cependant revenu d'une frayeur extrême,

Le Public mieux instruit se vit forcé lui-même

[-117-] D'admirer dans le cours d'un sujet détaché (*),

Le travail élégant d'un Art plus recherché.

Notre langue, il est vrai, plus dure et moins Lyrique,

N'a que de certains mots propres à la Musique;

Une seule syllabe en s'offrant de travers,

Renverse d'un dessein les mouvemens legers

De nos mots féminins les bizares entraves

Y gênent les Auteurs de la raison esclaves

Mais lorsqu'à les placer l'Art se rend scrupuleux,

Les Passages, la Fugue, et les desseins heureux,

Peuvent dans la Cantate entrer avec adresse,

Et donner à ses Airs une noble richesse.

Batistin à la grace alliant le sçavoir,

D'un facile génie y montra le pouvoir,

[-118-] Et se formant un style harmonieux et tendre,

Dans notre goût François avec art sçut descendre.

Bernier du premier trait de sa sçavante main,

Eleva ses transports au vrai style Romain.

Par de lugubres Sons Clerambaut aux lieux sombres

Attendrit sçavamment le Souverain des Ombres (*).

Tout autre dans Paris n'eut qu'un foible succès.

D'un transport fugitif saisissant les accès,

Envain quelques Auteurs à l'envi s'animerent;

Sur la Cantate envain leurs plumes s'escrimerent:Elles ne firent voir, dans leurs bizares traits,

Qu'un mélange forcé de deux goûts imparfaits.

Si la France a cent fois retenti des Cantates,

Quel bruit n'excita point la fureur des Sonates?

[-119-] Essais impétueux des Artistes naissans,

On en vit à foison éclorre tous les ans;

Mais peu d'Auteurs sortant du style plagiaire,

De ce genre nouveau prirent le caractere.

Le Clair est le premier qui sans imiter rien,

Créa du beau, du neuf, qu'il peut dire le sien.

Dans les jours où la loi chés les Chrétiens condamne

Du Théatre et des Jeux l'amusement prophane,

Pour consacrer un tems que Dieu s'est reservé,

Un noble Colizée (*) à grands frais élevé,

Forme une Académie où regne la décence.

Là d'Athletes fameux la docte concurrence,

Des Airs les plus touchans étale les appas,

[-120-] Ou fait briller d'un Choeur l'harmonieux fracas.

Là Guignon ou le Clair par différentes traces,

Semblent lancer la foudre, ou font parler les Graces.

Que de force, d'attraits, d'élegance en leur jeu?

Le Ciel aux doigts mortels donna-t-il tant de feu?

Blavet qui releva l'art et la destinée

De la Flûte, aux langueurs avant lui condamnée,

Tel qu'un nouvel éclair de feux étincelant,

S'y fait jour au travers d'un Concert turbulent.

Leur exemple a déjà ranimé le courage:Pour le sort des beaux Arts quel fortuné présage!

Des plus riches Accords leur Eleves nourris,

Aux Sons les plus aigus se rendent aguerris;

Et fiers imitateurs d'une brillante audace,

Atteignent de la main la cime du Parnasse.

[-121-] Tels sont donc, cher Damis, les doctes ouvriers,

Qui du sacré Vallon partagent les lauriers;

Et telle est la moisson que produisit en France

Des Italiques Sons la féconde semence.

Que tardes-tu, Phoebus? viens réünir deux soeurs (*);

Repands également sur elles tes faveurs;

Coupe à leurs vains débats une source importune;

Dans de sçavans Motets qu'une langue commune,

Sous les loix du bons sens et de l'expression,

Excite chaque jour leur émulation:

Que chacune s'offrant le tribut de l'estime,

Ne se refuse plus un encens légitime.

La Musique n'est qu'une, et ses mêmes Accords

Par tout doivent former de semblables transports.

FIN.

[Footnotes]

* [cf. p.12] Apollon n'apprend point aux mortels les sons transposés par les Diézes ni par les B mols, ni les fausses dissonances dont la sensibilité lui paroît dangereuse pour eux.

(*) [cf. p.19] Trou d'une forme quarrée au-dessous de l'embouchure de la Flûte à bec.

(*) [cf. p.22] Un Violon.

(*) [cf. p.23] Terme de Sculpture.

(*) [cf. p.24] Le Chevalet.

(+) [cf. p.24] Le Verny.

(*) [cf. p.30] Les Poëtes ont feint que Midas, après avoir recû Bacchus chés lui, et lui avoir restitué Silene, lui demanda pour recompense le pouvoir de convertir en or tout ce qu'il toucheroit; ce qui lui fut accordé. Il ne tarda guere à s'en repentir par l'impossibilité où il se trouva de prendre aucune nouriture: Bacchus en eut pitié, et lui ordonna de se baigner dans le Pactole où il laissa ses vains trésors: d'où les Poëtes ont imaginé que son sable étoit d'or depuis ce tems-là.

(*) [cf. p.31] Le genre Chromatique est le second des trois genres de Musique qui abondent en semi-tons B mols.

(*) [cf. p.32] Sons transposés par les Diezes ou par les B mols, et les fausses Dissonances qui sont les accords diminués ou superflus. Voyez les Remarques dans la planche gravée à la fin du second Chant.

(+) [cf. p.32] Les divers arrangemens des Diezes et des B mols dans le cours de l'Octave, quoique toûjours réduits sous le Mode majeur ou mineur, produisent une grande varieté dans la Musique, et augmentent infiniment par leurs transpositions l'expression ou la sensibilité des Sons.

(*) [cf. p.35] Le genre Enharmonique est le troisiéme des genres qui abondent en Diezes, qui sont les moindres divisions sensibles du Ton.

(*) [cf. p.36] Le Mode Lydien est un des douze Modes des Grecs: il est propre aux Chants graves, lugubres et passionnés.

(*) [cf. p.38] Les Spartiates avoient banni de leur République le Mode Cromatique, comme une Musique trop molle et trop effeminée.

(+) [cf. p.38] Promontoire de la Laconie fort avancé dans la mer.

(*) [cf. p.40] Bellone est la soeur de Mars et celle qui conduit son char.

(*) [cf. p.42] Achelous est un fleuve de l'Epire qui tire sa source du Pinde: on le fait pere des 3. Syrenes qu'il eut de la muse Calliope.

(*) [cf. p.43] Noms des trois Syrenes: Lysie touchoit la lyre, Loeucosie la flute, et Parthenope chantoit.

(*) [cf. p.47] Le Pélore est un promontoire de Sicile où l'on a cru que les Syrenes s'étoient retirées.

(*) [cf. p.52] On peint ordinairement les Syrenes un miroir à la main.

(+) [cf. p.52] Prologue.

(*) [cf. p.54] On croit assés communément que ce fut dans la Sicile que se fit l'enlevement de Proserpine, et c'est par cette raison que Melpomene en choisit le sujet préférablement à tout autre.

(*) [cf. p.55] Jupiter avoit promis à Cerès de lui rendre Proserpine en cas qu'elle n'eût rien mangé dans les Enfers; mais Ascalaphe indiscretement ayant déposé qu'elle avoit gouté quelques grains de grenades, elle fut condamnée à épouser Pluton et à rester avec lui la moitié de l'année.

(*) [cf. p.56] Terme d'Opera pour exprimer le Ballet, qui doit se trouver dans chaque acte.

(+) [cf. p.57] Typhée est un geant que les poëtes ont feint avoir été écrasé sous le Pelore.

(*) [cf. p.66] Lully.

(+) [cf. p.66] Muse de la Musique.

(*) [cf. p.67] Le Violon.

(*) [cf. p.68] Lambert avoit fait avant Lully représenter les Pastorales de Pomone en 1671. et 1672. les Peines et les Plaisirs de l'Amour; mais elles ne sont pas assés bonnes pour ôter à Lully l'honneur d'avoir inventé les Spectacles en Musique.

(*) [cf. p.70] Lambert, l'Abbé Perrin, et le Marquis de Sourdeac avoient obtenu des Lettres Patentes du Roy Louis XIV. pour l'établissement de l'Opera; mais les Associés s'étant broüillés, Lully profita de leur division, et obtint pour lui un nouveau Privilege, moyennant une somme qu'ils furent obligés de recevoir malgré eux.

(+) [cf. p.70] Pendant son opération au pié dont il mourut à la fin.

(*) [cf. p.71] Dans Persée.

(+) [cf. p.71] Dans Isis.

(1) [cf. p.71] Dans Bellerophon.

(*) [cf. p.78] Dans Thetis et Pelée.

(*) [cf. p.79] Egée dans Thesée.

(*) [cf. p.81] Lully.

(*) [cf. p.83] Il étoit commencé par Lully: il en a fait le Prologue et le premier Acte.

(*) [cf. p.84] Le Carnaval de Venise.

(+) [cf. p.84] Les Fêtes Venitienes, Poeme de Monsieur Dranchet de l'Académie Françoise, qui a toûjours travaillé avec Monsieur Campra.

(*) [cf. p.85] Il révela à quelques Seigneurs de la Cour la convention secrete qu'il avoit faite avec un des Maîtres de la Chapelle pour composer des Motets en sa place. Louis XIV. en aïant été instruit blâma son infidelité, et pour l'en punir lui ôta une pension qu'il avoir euë en sortant de Page de la Musique.

(*) [cf. p.86] Desmarets, en s'en allant dans les Pays Etrangers laissa la Tragédie d'Iphigenie imparfaite. Monsieur Danchet y fit un Prologue et ajouta les morceaux qui manquoient à la Piece. Monsieur Campra en composa la Musique; et ce qu'il fit dans cet Opera, comme le Prologue, le Songe, la Reconnoissance, le Monologue, et la fin du cinquiéme Acte ne cedent en rien à ce qui avoit été composé par Desmarets.

(+) [cf. p.86] Il battoit la mesure à l'Opera.

(1) [cf. p.86] Colasse avoit fait une tempête dans Thetis et Pelée.

(*) [cf. p.87] Il fit dans sa jeunesse un voyage à Siam; et après avoir fait plusieurs Opera, il est devenu Sur-Intendant de la Musique du Roy.

(+) [cf. p.87] L'Opera de Callirhoë.

(*) [cf. p.88] Les Elemens. On dit que Monsieur de la Lande y a travaillé.

(+) [cf. p.88] Il a fait avec un grand succès plusieurs Divertissemens au Théatre Italien.

(1) [cf. p.88] Rebel fils et Francoeux.

(2) [cf. p.88] C'est le premier Opera dont le sujet n'est point prophane: les paroles sont de l'abbé Pelegrin, et la Musique de Monteclair. Cet Opera doit être mis à la tête des plus beaux ouvrages qui ayent paru depuis Lully.

(*) [cf. p.96] Le Mont Vesuve.

(*) [cf. p.100] Terme de l'Art, Basse obligée ou contrainte.

(*) [cf. p.103] Organiste de Saint Paul de Londres né en Allemagne, et qui compose avec un grand succès tous les Opera d'Angleterre depuis plus de vingt ans, en langue Italienne.

(*) [cf. p.106] Muses Françoise et Italienne.

(*) [cf. p.111] La Tierce et la Quinte.

(*) [cf. p.112] De la Musique Italienne.

(+) [cf. p.112] Monsieur Mathieu, Curé de Saint André des Arcs, pendant plusieurs années du dernier siecle, avoit établi chés lui un Concert toutes les semaines, où l'on ne chantoit que de la Musique Latine composée en Italie par les grands Maîtres qui y brilloient depuis 1650. sçavoir Luigirossi, Cavalli, Cassati, Carissimi à Rome, Legrenzi à Venise, Colonna à Boulogne, Alessandro Melani à Rome, Stradella à Genes, et Bassani à Ferrare, qui seul a fait imprimer plus de trente Ouvrages. Ces Auteurs ont été les restaurateurs de la bonne Musique en Europe, et les exterminateurs du goût Flamand qui l'avoir infectée pendant plus de cent ans. C'est par le Curé de Saint André que ces bons Ouvrages ont été pour la premiere fois connus à Paris.

(*) [cf. p.113] Sur-Intendant de la Musique du Roy.

(*) [cf. p.114] De Maître de Musique de Notre-Dame.

(+) [cf. p.114] Il est à present Maitre de Musique de la Chapelle du Roy.

(*) [cf. p.115] Bernier est aussi Maître de Musique de la Chapelle, et Compositeur de la Chambre du Roi.

(*) [cf. p.117] La Cantate.

(*) [cf. p.118] Dans Orphée: il a fait encore un grand nombre de Cantates dont le succès a été très-grand, et on ne nomme ici Orphée que comme un signal qui annonce ses autres Ouvrages.

(*) [cf. p.119] Le Concert Sprituel établi au Château des Thuilleries.

(*) [cf. p.121] Muses Françoise et Italienne.


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